"Mon cher ami,
Vous êtes bien fidèle à votre titre et, chaque semaine, vous faites faire le tour du monde à vos quarante mille lecteurs. Grâce à vous, nous savons ce qu'il y a sous le pôle et ce qui se trouve sous l'équateur. Vous levez, d'une main fort peu discrète, les voiles dont l'Afrique centrale s'était jusqu'à ce jour enveloppée, et vous suivez pas à pas, sous toutes les latitudes, ces infatigables pionniers de la science, qui veulent achever la reconnaissance de notre globe, pour en livrer la possession au génie de la civilisation moderne.
Il est fort agréable de voyager si lestement et si loin. Vous pensez que ce ne le serait pas moins d'aller un peu plus près, et de laisser un moment les antipodes pour regarder autour de nous. L'Europe vous semble aussi curieuse à étudier que l'Australie ou le pays des Yakoutes; et le Rhin ou l'Elbe ne vous paraissent pas moins intéressants que le fleuve Jaune ou le Mackensie. Je suis assez de votre avis, puisque je me propose de descendre le Danube durant quatre ou cinq cent lieues. Vous me demandez les notes que je ramasserai en courant; je vous les enverrai volontiers, parce qu'après le plaisir de voir et de comprendre, il n'y en a pas de plus grand que de raconter à ses amis, et tout lecteur bienveillant en est un, ce que l'on a vu et ce que l'on a compris.
Seulement je vous préviens que je ne serai probablement le Christophe Colomb d'aucun nouveau monde. Je ne prétends découvrir ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Hongrie, pas même les Carpathes ou la Roumanie, comme Alexandre Dumas, à ma place, le ferait certainement. Je ne verrai que de vieilles choses. Il est vrai que le vieux vaut quelquefois le neuf; il ne s'agit que de savoir s'y prendre pour regarder.
Donc je me mettrai demain en route pour aller aussi loin que possible, sans sortit toutefois de notre bonne Europe. J'évite la mer, non pas que je ne l'aime beaucoup pour le plaisir des yeux, mais parce qu'elle ne garde rien, l'oublieuse qu'elle est, des hommes, des grandes choses et des peuples qu'elle a vus passer. La vague qui suit le navire efface le sillon qu'il a creusé et là où le sort des batailles a fait s'abîmer un empire, on n;aperçoit que le flot qui se joue dans son éternelle mobilité. Comme le paysan de Virgile dont la charrue met à découvert des casques vides, des glaives brisés et les grands os des aïeux :
j'aime à sentir sous mes pieds une terre sonore, pleine de souvenirs. La nature toute seule est bien belle, mais l'homme ajoute à sa beauté immuable la variété infinie de ses pensées et de ses aventures. La terre où il a vécu et conquis la renommée conserve quelque chose de lui-même. Si le paysage de la campagne romaine a une incomparable grandeur, c'est qu'au-dessus de cette plaine nue et dévastée planent toujours les innombrables et imposantes images d'un passé deux fois glorieux.
Et voilà pourquoi je vais partir pour Strasbourg au lieu de m'en aller à Marseille.
Le chemin de fer est décidément la pire manière de voyager. A peine parti, on arrive; le beau plaisir ! Ah ! pour le commis voyageur qui veut rattraper une affaire; pour le diplomate qui court à un protocole oublié; pour les amoureux qui volent à leur nid, ah ! pour ceux-là, à la bonne heure, que le convoi s'élance à toute vapeur; ils ont mille raisons de se hâter et, tout en faisant soixante kilomètres à l'heure, ils se plaindront que la télégraphie électrique n'ait pas encore trouvé moyen d'expédier les hommes aussi vite que les dépêches. Laissez faire, ô gens pressés, on y viendra. Mais pour ces grands enfants d'artistes et de poëtes qui, à la majestueuse rigidité des rails préfèrent une route, même défoncée, entre deux haies d'aubépine en fleurs, et, au sifflement aigu ou aux lourds gémissements de la locomotive haletante, le cri joyeux de l'oiseau qui se balance sur un épi doré dont il courbe à peine la tige, pour ceux-là le voyage même est le but, et l'arrivée le désenchantement.
Vous souvient-il du temps où la diligence régnait sans partage, où c'était admirablement aller que de faire ses trois petites lieues dans une heure? Alors on s'établissait dans sa voiture comme dans sa maison. Le conducteur y commandait en maître absolu; on lui appartenait. Mais il avait tant d'histoires à vous conter, tant de choses à vous faire voir le long du chemin ! Et les montées trop roides, et les descentes trop rapides pour lesquelles il nous donnait la clef des champs ! et le déjeuner, le dîner à la table d'hôte avec des incidents et des personnages chaque jour nouveaux ! et toutes les têtes curieuses qui se mettaient aux fenêtres, à la traversée des villages, quand le conducteur sonnait sa fanfare, et que le postillon, si leste et fanfaron dans ce costume vert, rouge et jaune à boutons d'argent, qu'on ne voit plus qu'à l'Opéra, faisait si vaillamment claquer son fouet et réveillait à grand fracas toute une ville, rien que pour attraper au passage un sourire sur un visage aimé. Un jour, dans les Pyrénées, j'en vis un arrêter sans façon la voiture au beau milieu de la route, sauter à terre et courir à une fillette qui l'attendait au bord du chemin; c'était sa fiancée. Tandis que le couple amoureux revenait à petits pas au village, une amie bienveillante prenait gaillardement la place laissée libre et nous lançait à fond de train sur la route poudreuse.
Le voyageur, lui, n'avait pas de ces bonnes fortunes du cœur à travers champs, mais il avait celle des yeux. On regardait d'assez près pour voir, d'assez loin pour ne saisir que le côté pittoresque ou gracieux des choses et des gens. Et que de bonnes observations faites du haut de l'impériale; combien même de romans commencés dans le coupé, qui allaient, à quelque temps de là, finir à l'église ou autrement.
On voyageait enfin, aujourd'hui on arrive. On monte dans le wagon en cravate blanche et en gants jaunes, comme pour une visite; et on s'y ennuie, comme dans un salon, un jour de première présentation. A quoi bon lier conversation et connaissance, quand il faudra se quitter si vite.
Je deviens vieux, mon cher ami, car me voilà occupé à faire le procès au temps présent, ce qui a toujours été un signe infaillible de vieillesse survenante. C'est que me voici à Strasbourg, après avoir traversé une moitié de la France, sans avoir rien vu, fatigué de cette succession rapide et violente d'aspects toujours fuyants; la tête brisée de ce bruit infernal que les poëtes d'autrefois réservaient pour les damnés; les yeux perdus de poussière et l'esprit vide, car je n'ai ramassé que bien peu de faits et pas la plus petite aventure le long de ces cinq cents kilomètres parcourus en dix heures.
Ne me demandez rien de la route. Jusque vers Épernay, j'ai vu un tourbillon au travers duquel j'ai distingué à grand'peine, un pays assez riche qui ne doit pas manquer d'agrément pour ceux qui y ont du bien au soleil. C'est cette zone de terres fertiles qui, se continuant tout autour de Paris, l'enveloppe de l'oasis de verdure si bien appelée l'Ile-de-France, et qui a été comme le noyau autour duquel le fruit s'est formé et a grossi. Là est née la France. La géographie explique Paris, comme elle explique bien des choses. Faites arriver jusqu'aux lieux où la Seine, la Marne et l'Oise se rencontrent, les landes de la Champagne, les marais de la Sologne, les collines pierreuses du Perche, et la grande cité n'aurait pu croître sur ce sol ingrat.
A quelque distance en avant d'Épernay, je parvins cependant à apercevoir, sur une éminence, un château féodal, mais si bien conservé qu'il semble avoir été oublié par le temps et par la Révolution. C'est qu'il n'a jamais rien eu a démêler avec ces deux puissances redoutables. Cette vieillerie est toute neuve. Ces tourelles inoffensibles, ces remparts innocents sont bâtis d'hier, et c'est une main très-bourgeoise qui les a élevés, celle d'une marchande de vins d'Épernay. Mme veuve Clicquot a voulu donner à sa fille le luxe d'un gendre ayant autant de parchemins qu'elle avait de billets de banque, un Mortemart; et elle lui a fait la galanterie de lui bâtir un château qui, heureusement pour ses habitants, n'a de féodal que certaines apparences extérieures; mais l'Angleterre et la Russie les ont payés. Le champagne Clicquot n'a pas plus de rivaux à Pétersbourg ou à Londres que l'esprit des Mortemart n'en avait à Versailles.
Cette prospérité date pourtant d'une époque funeste, de 1814. Mme Clicquot reçut alors chez elle l'empereur Alexandre et dépensa trente mille francs pour faire les honneurs de sa maison. C'était de l'argent bien placé. L'empereur, de retour à Pétersbourg, ne voulut boire que du champagne fourni par son hôtesse de Reims. Point n'est besoin d'ajouter que la cour le trouva excellent et, à l'exemple du maître, déclara qu'on n'en pouvait boire d'autre. Voilà comment Mme Clicquot a patriotiquement rattrapé quelques-uns des écus que les Russes d'alors nous emportèrent. Saluons donc en passant cette grande fortune gagnée sur nos ennemis d'autrefois.
Le commerce des vins de champagne porte bonheur : il paraît qu'on y gagne santé, richesse et longue vie : trois choses qui forment un bien beau capital. Mme Clicquot a aujourd'hui quatre-vingts ans; M. Moët, dont le nom n'est pas moins fameux, avait aussi beaucoup de millions, un château, celui de Romont et quatre-vingt-dix années. Ah ! la belle industrie1. !
Dans mon wagon ne se trouvait alors qu'un bon gros curé qui ne lisait pas trop son bréviaire, mais qui n'en parlait pas davantage, et un officier de marine qui, durant notre traversée, fuma quinze cigares, ce qui ne lui laissait pas le temps de parler beaucoup. Le paysage n'en disait pas plus; nous étions entrés, au-delà d'Épernay, dans la Champagne Pouilleuse, une immense plaine de craie, onduleuse et plissée comme la surface d'une mer tranquille, dont les grandes et longues vagues se seraient doucement étendues et solidifiées, mais aride, sans bois ni moissons, et abandonnée en grande partie à la vaine pâture : le pin maritime, l'arbre des dunes, y pousse même misérablement.
Condamné par mes voisins à fermer la bouche, et par cette plaine monotone et poussiéreuse à fermer les yeux, je me mis à courir à travers le temps un peu plus vite que nous ne courions à travers la campagne; et j'arrivai tout droit à l'époque ou ce pays était une mer, ce sol une masse animée. Dans un pouce cube de cette craie champenoise sur laquelle nous roulons, on a compté dix millions d'écailles d'infusoires. Ainsi les infiniment petits ont bâti des continents. Ils en font encore. Lorsque dernièrement on a voulu connaître, pour la pose du câble électrique, quelle était la nature du fond de l'Océan entre l'ancien et le nouveau monde, on a trouvé de l'Irlande à Terre-Neuve, à trois mille mètres au-dessous de l'Atlantique, une plaine immense d'où la sonde n'a rapporté que des débris infusoires. Cette poussière que nous respirons a donc vécu, et cette terre qui porte aujourd'hui nos monuments, nos cités, notre civilisation si confiante et si fière, n'est, elle-même qu'un immense champ de mort !
Le Champenois ne s'en inquiète guère; il trouve que ce sol si maigre fait bien pousser sa vigne et il ne tient pas à en savoir davantage. Sur son calcaire crayeux, il récolte un vin léger qui doit plus au vigneron qu'au soleil : le plus vif, le plus pétillant, et, pour tout dire, le plus spirituel des vins, ou, à tout le moins, le plus salutaire et le meilleur, s'il faut s'en tenir aux termes d'une grave délibération de la Faculté de Paris. Dijon et Bordeaux prétendent bien qu'elle a été prise après boire, mais, dans l'espèce, ce ne saurait être un cas de nullité.
Les deux cantons privilégiés, pour cette culture sont la montagne de Reims (le Sillery), à quelque distance des lieux où nous passons, et la rivière de Marne (l'Ay) dont le chemin de fer longe les coteaux. L'hectare de vigne s'y vend dans les bons endroits de vingt-cinq à trente mille francs.
Cette fortune est d'hier. On conte, il est vrai, que l'empereur Wenceslas, qu'il faut bien que j'appelle le plus grand ivrogne de l'empire, puisque ses ministres le trouvaient plus souvent sous la table que sur le trône et que ses sujets finirent par l'y laisser, usait fort des vins de Champagne. Philippe de Bourgogne, qui signait joyeusement ses ordonnances : "Philippe, duc des bons vins," ne mettait pas, pour son dîner, le Sillery bien loin du Beaune. Mais ce ne fut, réellement, qu'au seizième siècle que leur réputation se fonda : François Ier, Henri IV, même le pape Léon X, tous amoureux des belles et bonnes choses, souvent plus que de raison, voulurent avoir des vignes à Ay. Au dix-septième, ils devinrent à la mode. La noblesse et l'Église s'en mêlèrent pour leur commun plaisir et profit. Un bénédictin, dom Pérignon, vendangea si bien, non pas la vigne du Seigneur, mais celle de l'abbaye d'Hautvillers, que le clos est resté un des meilleurs crus de la province; et la maréchale d'Estrées fit traiter le vin dans les caves de son château de Sillery, avec un tel soin que les gourmets de la cour n'en voulurent point d'autre. Toute la Régence s'enivra d'Ay, et les gens qui croient à l'influence du physique sur le moral ont remarqué que la société du dix-huitième siècle si charmante d'esprit, de pétulance et malheureusement aussi de vie légère, prenait autant de tasses de café et de verres de Champagne que celle du dix-neuvième fume de mauvais tabac et boit de vin frelaté. Je ne sais pas si les mœurs en valent beaucoup mieux, mais l'esprit en vaut, certainement, beaucoup moins.
Les vins rouges de Champagne étaient encore les plus estimés, lorsqu'en 1780 un vigneron d'Épernay, M. Moët, osa faire six mille bouteilles de vin mousseux. On cria à la folie, au sacrilège. La folie se trouva sagesse. La Champagne exporte aujourd'hui autant de millions de bouteilles que le négociant d'Épernay en fabriquait de milliers, il y a quatre-vingt ans2.. Dans les bonnes années, elle en produit deux ou trois fois autant, et certaines bouteilles portent quelques-uns des beaux noms de France. Un Montébello peut bien faire aujourd;hui, sans déroger, ce que faisait la maréchale d'Estrées sous Louis XIV.
Mais, oubli impardonnable ! en me remémorant cette histoire, j'entrais au buffet et j'y pris une sandwich avec un verre d'eau. Être au pied du coteau d'Ay et lui faire cet affront ! A présent je me rappelle avoir vu quantité de petites bouteilles au bouchon d'argent qui, à certaine table, se vidaient lestement. Des Anglais étaient là. Le Guide leur avait dit ce qu'il fallait faire à cette station et ils le faisaient. Oh ! rouges insulaires, vous êtes de dignes voyageurs, et votre estomac connaît bien tous les pays par où vous avez passé ! Je suis sûr qu'à Strasbourg, à cette heure, leur table est servie de jambon, de pâté de foie gras et de vin du Rhin que je suis bien capable d'oublier encore, peut-être même de choucroute que j'oublierai certainement.
Pour un Français qui, il y a vingt-cinq ans, fut Champenois durant deux mois, l'inconvenance était grande, et d'autant plus grande de ma part, que je suis persuadé, quoi qu'on en dise, qu'il passe quelque chose de la nature de ce vin ou du caractère qu'on lui a donné à ceux qui le fabriquent et qui en boivent bien un peu. Malgré leur renom fâcheux quant à l'esprit, les champenois peuvent se glorifier d'un grand nombre d'hommes illustres. Une bonne partie de ces fabliaux caustiques, de ces contes salés où le seigneur, voire même le curé étaient joyeusement pris à partie, sont nés dans la Champagne. aussi suis-je tout disposé à accepter l'explication donnée à Napoléon du proverbe fameux : "Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes."
"Sire, lui disait un grave président né dans la province, un comte de Champagne eut un jour besoin d'agent. Cette envie prend quelquefois aux princes. Il regarda sur tout son comté, et n'y voyant que maigres terres, chétives masures et gens à l'avenant, il ne savait sur quoi asseoir l'impôt prémédité. Un habile homme avisa les pauvres troupeaux du pays et démontra que c'était là une excellente matière imposable, puisqu'elle était nécessaire et se renouvelait incessamment. Le moyen fut trouvé bon et, pour faciliter le travail du fisc qui, en ce temps-là, était encore fort inexpérimenté, il fut décidé qu'on payerait une certaine somme pour chaque centaine de moutons qui passerait aux portes des villes. On paya d'abord, puis on ne paya plus. Au lieu de conduire des grands troupeaux à la ville, les Champenois avaient imaginé de n'en mener chaque fois que quatre-vingt-dix neuf. Un jour enfin, le fisc impatienté saisit le berger et le réunit à son troupeau en disant : "quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes." Avouez que si l'histoire n'est pas vraie, elle est bien digne de l'être, et que les Champenois ont spirituellement expliqué que c'était par trop d'esprit qu'ils passaient pour si bêtes.
Nous ne faisons que longer la Champagne Pouilleuse; c'est à notre droite, et jusque vers Troyes, qu'elle s'étend. Pour en avoir une juste idée, il faut avoir été à Châlons et à Arcy-sur-Aube, dans une diligence disloquée qui fait bravement ses quatorze lieues en douze heures. Si vous êtes parti par une journée humide, grise et à l'avenant du paysage, vous trouvez des chemins ravinés, où le pied glisse et se colle, et qui se traînent sur des collines affaissées et sans formes. Autour de vous, des champs de seigle et de sarrasin où le coquelicot et les herbes parasites dominent, mais sans couvrir entièrement le sol qui apparaît, de place en place, gris et farineux, comme la peau sous la laine d'un mouton galeux. Çà et là des carrés de sapins qui ne verdissent jamais; quelques ormes tordus et rabougris, ou un sureau malingre, qui ne parviennent pas à donner d'ombrage; de loin en loin un moulin à vent qui projette sur le ciel ses bras décharnés; mais partout cette boue laiteuse et cette terre d'un blanc sale, la plus odieuse des couleurs.
La construction d'une maison n'est, dans ce pays, ni difficile ni coûteuse. Le propriétaire d'un champ veut-il se donner un logis? Il creuse un trou, voilà la cave; la craie qu'il en tire, délayée et pétrie dans une sorte de gauffrier en bois, forme des carreaux de terre qui sèchent au soleil et qui, liés ensemble avec cette même boue un peu liquide, deviennent une chose laide et bête qui n'est ni une chaumière ni une maison. Mais gare qu'une grosse pluie ne survienne avant que tout ne soit fini; la muraille s'effondre, les carreaux de terre redeviennent ce qu'ils ont été, de la boue, et la boue retourne à son trou : ça dégaille, dit le paysan, avec une expression aussi laide que la chose, et tout est à recommencer.
Ces plaines immenses, où il n'y a guère que les moutons qui poussent bien, ont cependant leur poésie; le désert a bien la sienne. C'est déjà quelque chose que l'espace et les vastes horizons qui laissent courir au loin les yeux et la pensée, tandis que flotte au-dessus de la tête un large pan de ce manteau d'azur et d'or dont le ciel enveloppe la terre. Mais au pied de ces collines crayeuses coulent aussi des ruisseaux dont les eaux ne sont pas toujours blanchâtres et qui entretiennent sur leurs rives un peu de fraîcheur et de verdure. Toute la vie de la plaine s'y concentre : les hommes y demeurent; les oiseaux y chantent; le sol y est fécond et les seuls arbres de cette région y croissent, l'aune, l'ormeau, le bouleau à la blanche écorce et le peuplier aux feuilles tremblantes. La nature sait placer partout des harmonies ou des oppositions qui font rêver. Il faut si peu à l'incomparable artiste pour faire un tableau charmant, et une oasis dans un désert l'est toujours.
Parfois aussi de grands spectacles s'y déploient. Quand la terre est si triste, sans forme, sans caractère et sans vie, c'est au ciel qu'il faut regarder pour y admirer les nuages empourprés du soir, ou, un jour d'été les préludes d'un grand orage; soit encore ce que je vis il y a presque vingt ans, dans cette solitude, un lever de soleil presque aussi beau que ceux de Claude Lorrain sur l'Océan.
Le crépuscule commençait et laissait apercevoir un ciel encore chargé de nuages et d'ombres. Tout à coup, en un point de l'Orient, au bord même de l'horizon, ces vapeurs se nuancèrent de teintes qui, d'un moment à l'autre, devinrent à la fois plus vives et plus sombres. Des mouvements étranges s'y produisirent qui changèrent à chaque instant leur aspect et leur forme. Bientôt ce fut une fournaise ardente où semblait s'accomplir un travail de cyclopes. La lumière et les ombres figuraient les flammes et la fumée qui se mêlaient confusément. Des lueurs brillantes en jaillirent et, comme une gerbe de feu qui se délie et s'élance, s'épanouirent en éventail à la surface du ciel. On eût dit des glaives d'or qui étaient projetés de ce foyer central jusqu'au zénith. C'était bien en effet la lutte de deux puissances ennemies, le jour et les ténèbres. Cependant la fournaise devenait plus ardente; les couleurs plus vives; le ciel s'éclairait. Peu à peu les glaives de feu s'éteignirent et les dernières ombres de la nuit s'effacèrent; enfin l'astre monta, au-dessus de l'horizon, le bord étincelant de son disque enflammé : le roi de la création sortait radieux de sa couche nocturne.
Le majestueux phénomène était fini au ciel, mais un autre commençait sur la terre. La nature entière s'éveillait, secouant le froid et la torpeur de la nuit. Un frémissement courut dans l'air, comme pour saluer le maître de la vie qui ressaisissait son empire. Les arbres des chemins dont la tête était pleine de lumière agitaient leurs feuilles au contact des premiers rayons, tandis que le sarrasin en fleur laissait encore pencher ses branches corolles sous le poids des gouttes de rosée que le soleil allait boire, pour que l'abeille pût venir butiner dans leur calice. Enfin, dans le lointain, la fumée montait lentement au-dessus des toits d'un village où les ménagères diligentes se mettaient déjà au travail de la journée. L'homme aussi reprenait à son tour possession de son domaine.
Épernay, où nous étions tout à l'heure, est le chef-lieu d'un arrondissement qui renferme Champaubert, Montmirail et Vauchamps, noms immortels, puisqu'ils ne sont pas ceux de batailles qui ont asservi des peuples ou satisfait l'orgueil d'un conquérant, mais de victoires qui ont été bien près de sauver la France de la plus grande honte dont un pays puisse être affligé, l'invasion étrangère.
Je tenais cependant à savoir pourquoi c'était ici plutôt que là, que Napoléon avait, de la pointe de son épée, écrit sur le sol de la Champagne, cette grande page d'histoire. Car plus on regardera attentivement dans les choses humaines, plus on restreindra le domaine de cette divinité aveugle que les anciens appelaient le Hasard et qui compte encore tant de crédules et de paresseux adorateurs. Quand je fus arrivé au bout de la Champagne et que, chemin faisant, j'en eus bien étudié la carte, je trouvai dans la géographie la réponse.
Depuis notre départ nous n'avons cessé de monter une pente fort douce, mais s'élevant toujours, par une série de crêtes saillantes qui courent circulairement autour de Paris en augmentant d'altitude, de sorte que la grande ville, vers laquelle tout afflue, occupe le point le plus bas d'une immense dépression demi-circulaire. Autour d'elle le terrain se relève par bourrelets superposés jusqu'à l'Ardenne, de manière à figurer une série de bassins emboîtés les uns dans les autres et dont on atteint successivement les bords.
De la géographie passez à l'histoire et vous verrez que ces crêtes saillantes ont été, naturellement, des positions militaires, et que sur elles se trouvent tous les champs de bataille où la France s'est rencontrée face à face avec l'invasion. Sur le premier que la Seine coupe près de Fontainebleau, sans l'empêcher de se continuer jusque derrière Versailles, je vois Montereau, Nogent, Sézanne, Vauchamps, Montmirail, Champaubert, Épernay, Craone et Laon, où la terre a tant bu de sang. Près du second, Troyes, Brienne, Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Valmy. Au troisième, les défilés de l'Argonne. Sur le quatrième, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Bar-le-Duc, Ligny. Près du cinquième, Châtillon-sur-Seine, Chaumont, Toul, Verdun. Le sixième est formé par les coteaux élevés qui s'étendent de Langres à Metz, à Thionville, à Longwy, à Montmédy et à Mézières.
Voilà, mon cher ami, comment j'ai traversé la maigre Champagne et le mince butin que j'ai pu y faire en courant. J'ajouterai à toute cette géographie un détail philologique : cette province est si éminemment française qu'elle n'a point de patois, quelque effort qu'on ait fait pour lui en trouver un.
Bien que je sois allé, cette fois, tout d'une traite de Paris à Strasbourg, il faut que vous supposiez que je me suis arrêté à mi-chemin, vers Saint-Dizier, aux forges du Buisson. J'y suis venu, il y a quelques années, et je dois ce souvenir à l'excellent homme qui me montra alors ce coin de la France3.. Vous prendrez cela, si vous le voulez, pour un aparté; on en fait à la comédie, on peut bien en faire en voyage, au milieu d'une causerie vagabonde comme celle-ci.
Les anciens Allemands désignaient leurs frontières par un mot particulier et leur donnaient une législation spéciale que vous trouverez dans Grimm. Ils avaient compris que la vie ne se passait point là comme ailleurs. C'était la mark où se tenaient les plus vaillants et les plus hardis. Cette distinction serait d'autant plus nécessaire pour la Champagne que la géologie l'impose et que l'histoire l'accepte.
On pourrait, en effet, dire d'elle ce qu'un moine, dont l'épaisse chevelure avait été largement tonsurée, disait de l'Armorique, qui semble morte à l'intérieur tandis qu'elle est si vivante sur les bords, et qu'il comparait à sa tête chauve entourée de la couronne monacale. Cette grande plaine, sans bois, sans moissons, est bordée, à son pourtour, de riches terroirs où reparaît une belle et puissante végétation. Ainsi Vitry-le-François, Saint-Dizier et Vassy, par où l'on en sort pour entrer en Lorraine, ont des eaux abondantes, de grasses prairies, où paissent de nombreux troupeaux, et quelques-unes des belles forêts de France. Il y a là, presque cachée sous l'herbe et sous les bois, une petite rivière, la Blaise, qui roule de l'or, tant elle fait marcher de moulins et d'usines. Le minerai de fer, et un des meilleurs, est à deux pas. D'un coup de hache on abat l'arbre qui sera le combustible; d'un coup de pioche on ouvre la mine, au-dessous de la forêt même; le sable de la rivière fournit le fondant; et une population nombreuse de bûcherons, de charbonniers et de forgerons vit de cette belle et vieille industrie. A l'usine, comme le haut fourneau ne peut ni attendre ni se reposer, les ouvriers sont partagés en escouades qui tour à tour travaillent six heures et se reposent autant. Tous habitent autour de l'usine même, qui semble un gros village et une seule famille. Chacun a sa maison entourée d'un petit jardin. Aux travaux de la forge qui donnent le salaire, ils ajoutent celui du champ qui donne la santé. La veillée se fait en commun : la femme, les filles viennent coudre et tricoter, à la lumière de tous ces feux, aux côtés du mari, du père et des fils, qui n'en travaillent que mieux.
Rien de curieux et d'imposant comme le spectacle du soir, quand on voit la flamme qui jaillit au-dessus des toits et que le conducteur du fourneau, armé d'une lourde barre de fer, fait la percée au bas du creuset. Alors la fonte enflammée ruisselle dans les moules en projetant tout autour d'elle des milliers d'étoiles bleues, vertes et rouges, qui éclatent et brillent comme les fusées d'un feu d'artifice. Plus loin, c'est le fer qu'on remue comme une pâte dans le four à pudler, qu'on porte sous un marteau pesant plusieurs milliers, qui le pétrit et le façonne, tantôt à coups puissants et redoublés, tantôt avec la précaution mesurée et lente de l'outil le plus délicat dans la main la plus légère. Des lueurs éclatantes que l'œil ne peut fixer, et, à côté, d'épaisses ténèbres; des laves incandescentes auprès de la rivière qui tombe avec fracas sur les palettes de l'énorme roue; et ces géants demi-nus qui semblent jouer avec le fer, le feu et l'eau; et les femmes, les enfants, tranquilles ou joyeux, au milieu de ces forces bruyantes et redoutables que l'intelligence maîtrise et conduit. Dans les manufactures, et elles devraient bien maintenant s'appeler d'un autre nom, l'ouvrier est trop le serviteur de la machine : non-seulement elle travaille, mais elle semble penser pour lui. Ici l'homme a encore besoin d'autant de force que d'adresse; les outils lui obéissent et la matière, tout en grondant, se soumet.
Tandis que je faisais avec mes souvenirs cette pointe vers le sud, dans la région boisée qui s'étend de la Marne à l'Aisne, et de Saint-Dizier à Brienne, le convoi nous entraînait à travers une large plaine qui devenait de plus en plus moutonneuse à mesure que nous approchions de Bar-le-Duc. c'est que nous allions franchir l'Argonne, ces hauteurs qui forment la séparation des bassins de la Marne et de la Meuse, et où Dumouriez trouva, il y a soixante-huit ans, les Thermopyles de la France. Aujourd'hui, bien des choses ont changé de ce côté. La vraie défense de l'Argonne n'était pas des cimes infranchissables, puisque nous le passons sans tunnel, par une tranchée profonde seulement de vingt-deux mètres4.; mais il était couvert d'une vaste forêt coupée de gorges et de ravins difficiles à forcer, quand il y a des braves gens derrière, et qui le seraient encore, quoique la hache du bûcheron ait çà et là éclairci ces bois.
Tout le monde connaît cette campagne, si intelligente de la part du chef, si héroïque de la part des soldats. Je me garderai bien d'en parler en courant. Je ne pus pourtant me défendre d'une sorte d'émotion religieuse en passant si près de ces lieux où notre jeune armée reçut son premier baptême de feu et de gloire. Les émigrés qui guidaient Brunswick ne savaient pas encore "que la révolution est l'islamisme," mais ils ne voyaient dans l'armée de Kellermann que des tailleurs et des cordonniers à qui le seul aspect de l'uniforme prussien ferait tomber les armes des mains. Il se trouva que ces "courtauds de boutiques" respiraient, comme de vieux soldats, l'odeur de la poudre, et ce furent les bandes fameuses de Frédéric II qui reculèrent devant nos conscrits.
Puisque je vais en Allemagne, permettez-moi un souvenir allemand. Goethe, déjà célèbre, suivait l'armée prussienne, non en soldat, mais en curieux. Car c'était moins une guerre que les coalisés croyaient faire qu'un voyage à Paris, une course rapide et au bout une entrée triomphale. On allait plein de gaieté et d'espérance : croisade de gentilshommes et de paladins qui avaient le trône et l'autel à rétablir, une reine admirablement belle à délivrer, et, plus vif plaisir encore, des manants à faire rentrer, à coups de cravache, dans leurs comptoirs. Chaque jour, vieux généraux et jeunes officiers se réunissaient autour du poëte, qui, malgré la calme sérénité de son puissant esprit, partageait leur confiance présomptueuse. Le canon de Valmy dissipa cette fumée. Le soir, au bivac, on lui demandait de chasser avec sa verve ordinaire les sinistres pressentiments qui déjà s'éveillaient. Mais ils l'avaient saisi lui-même : il resta muet longtemps. Lorsqu'il parla enfin, sa voix était grave, solennelle :
"En ce lieu et dans ce jour, dit-il, une nouvelle époque commence pour l'histoire du monde."
Et la folle assemblée demeura, comme le poëte, silencieuse et pensive.
Au milieu de nos régiments déguenillés, il avait vu ce que ne voyaient ni les princes, ni les hommes d'État, ni les hommes d'armée : les idées nouvelles avec leur irrésistible puissance.
Vingt-deux ans plus tard, presque aux mêmes lieux, la France luttait contre une autre invasion et succombait. Napoléon, pourtant, était un bien autre général que Dumouriez, et la garde valait mieux que nos conscrits de Valmy. Mais l'Allemagne, à son tour, avait l'ivresse du combat avec l'enthousiasme de la victoire et de la liberté, tandis que nous n'avions plus que la résignation héroïque qui honore la défaite et ne la prévient pas. La force morale s'était déplacée.
Fuyons ces lieux et ces souvenirs. aussi bien, nous voilà dans une province qui ne les permettrait pas.
La Lorraine, qui est à nous depuis moins d'un siècle, est pourtant une des régions les plus françaises; le cœur du pays y bat et tous les bras s'y arment quand il s'agit de le défendre. Entourée de trois côtés par des montagnes et coupée de grands fleuves, couverte de forêts, elle est une place forte dont les vosges, l'Ardenne et l'Argonne forment l'enceinte, la Moselle et la Meuse les fossés, Metz la citadelle, Thionville le poste avancé. Et elle est bien approvisionnée de courage, car le rôle de province frontière a énergiquement trempé sa population. Si l'invasion du quinzième siècle fut brisée par la sainte héroïne de Vaucouleurs5., il ne tint pas aux paysans lorrains levés en masse, en 1814, qu'ils n'arrêtassent celle du dix-neuvième : il y a des cadavres prussiens dans tous les fourrés du pays.
C'était à Révigny-aux-Vaches, gros village sur l'Ornain, que nous étions entrés en Lorraine par le Barrois. Je croyais cette province plus fertile et mieux peuplée. Dans la partie, du moins, que nous traversons, je trouve le sol bien maigre et les villages bien rares. Il est vrai que beaucoup se tiennent au bord des ruisseaux, derrière des rideaux d'arbres qui les cachent l'été aux voyageurs du convoi. Les autres perchent sur les coteaux, avec des airs, qui, après tout, leur vont fort bien, de petites cités appennines. Bar-le-Duc est ainsi élevé sur la cime et le flanc d'une colline. Ses maisons, serrées les unes contre les autres, forment plusieurs étages de toitures d'un rouge cru, comme j'en ai vu dans bien des peintures italiennes. Un camp romain est encore reconnaissable tout auprès sur les hauteurs de Fains, et la ville, assure-t-on, lui doit son nom celtique, parce qu'il barra plus d'une fois la route aux incursions germaines.
Commercy, l'autre porte du Barrois, au bord de la Meuse, et la véritable entrée de la Lorraine, avait aussi son château d'en haut et son château d'en bas. Retz, le très-spirituel, mais fort mondain cardinal, capitaine de hussards caché sous un camail d'archevêque, y écrivit ses Mémoires, qui sont bien le plus amusant des livres, mais non le plus véridique, comme il arrive, du reste, à presque tous les mémoires passés ou présents. Ce château, rebâti à la fin du dix-septième siècle par un bénédictin pour un prince de Vaudemont et embelli encore par Stanislas Leckzinski, est bien déchu de ses splendeurs royales. On en a fait un quartier de cavalerie, comme de tant de cloîtres et d'églises on a fait des hospices et des manufactures. Les grandeurs d'autrefois abritent les misères et les nécessités d'aujourd'hui. Chaque époque est caractérisée par ses monuments : jadis les monastères, à présent les usines, les théâtres, les casernes et les embarcadères, quand l'industrie triomphante veut bien faire à l'art l'aumône de Bélisaire, comme la compagnie de Strasbourg l'a fait pour son embarcadère de Paris.
Le chemin de fer a lestement sauté par dessus l'Argonne, entre la Meuse et la Marne. Mais l'Ardenne, entre la Meuse et la Moselle, ne lui permet pas de ces familiarités. C'est par-dessous, avant Liverdun, qu'il nous faut passer, par deux tunnels qui, ensemble, ne font pas loin d'une demi-lieue de souterrains. Ils débouchent entre des coteaux plantés de vignes, semés d'arbres et de maisonnettes, où nous voyons des chariots à quatre roues et à grandes ridelles évasées que traînent un cheval en brancards et une ou deux vaches maigres attelées en flèche. Celles-ci, par leur marche lourde et gauche, semblent dire : "Vous nous faites faire là une besogne qui n'est pas la nôtre," et elles ont raison : je voudrais qu'on n'infligeât jamais un travail rude et pénible à aucun des êtres qui ont le grand labeur de la maternité.
A côté, marche le paysan avec l'inévitable hotte de bois qu'il ne quitte jamais : femmes et enfants, vignerons et ouvriers, tous la portent. Le Lorrain, avisé et économe, sait qu'il y a toujours, en cheminant, un débris, un rebut bon à ramasser. Chaque été sortent d'ici une multitude de savetiers et d'étameurs de cuillers, la hotte sur le dos; que de choses, au fond, quand ils reviennent ! Seulement, à vol de locomotive, on dirait une population de bossus !
Des gens qui regardent si bien à leurs pieds, ne perdent pas leur temps à lever la tête pour écouter les oiseaux du ciel, ou le bruit du vent dans les grands arbres. La poésie a peu de charmes pour eux. Le surnom de Noverca artium, qu'on a donné à leur grande ville, la patriotique et vaillante, mais trop lacédémonienne cité de Metz, ils le méritent un peu tous. Pays d'action plus que de pensée, La Lorraine qui a vu tant de ses enfants maréchaux, officiers supérieurs et légionnaires6., n'a, je crois, que deux écrivains, Palissot et Gilbert, dont l'un compte à peine, dont l'autre peut-être a été trop compté; deux artistes aussi : Claude Gelée, grand peintre, mais qui ne le fut qu'après avoir trempé son pinceau dans la lumière de l'Italie et dans la poésie de la mer; Callot, un véritable artiste lorrain, celui-là, par son goût du réel, le dessinateur ou le peintre des Misères de la guerre et des Pendus.
Je ne sais plus dans quelle province de l'ouest je rencontrai un jour une noce de paysans. C'était au lendemain du mariage. Deux violons allaient en tête à travers champs; derrière, dansaient et riaient parents et amis tous parés de rubans et de feuillage, tandis que les deux fiancés, la main dans la main, sans mot dire, marchaient lentement le long de la haie en fleurs. A Liverdun aussi, pendant la minute d'arrêt, j'ai vu une noce de village défiler devant la gare. Il y avait bien les violons, mais suivis d'un vigoureux gaillard qui, les manches retroussées, portait, en guise de bannière, pendus aux dents d'une fourche un énorme quartier de veau, des volailles et des lapins. La première eût réjoui les yeux de Lamartine; Pantagruel se fût mis de la seconde.
Nous voilà dans le riche bassin de la Moselle, dont les habitants, en dépit de la latitude, veulent boire du vin de leur cru, et en font. Je ne vous dirai pas qu'on récolte là de grands vins. Le meilleur de la Meurthe, celui de Thiaucourt, ne se vend que dix-huit à vingt francs l'hectolitre; mais celui de Scy, dans la Moselle, monte à cinquante francs, quand il est vieux, et on a vu des vins de Bar-le-Duc atteindre jusqu'à soixante-dix dans les bonnes années. Or, comme la Lorraine n'a pas consacré moins de trente mille hectares à cette culture et que le rendement moyen est d'au moins trente-cinq hectolitres à l'hectare, on voit qu'elle produit plus d'un million d'hectolitres de vin, et que cette industrie met quelque chose comme vingt millions dans sa poche; à moins qu'elle ne préfère, ce qui se pourrait bien, en mettre le produit ans son estomac. Les droits à peu près prohibitifs qui, depuis 1814, arrêtent l'exportation sur Liège et le Luxembourg, font passer dans la consommation locale tout ce qui ne parvient pas à se faire transformer, à Châlons ou à Épernay, en champagne du plus authentique.
J'aurais voulu visiter Toul la Sainte, Nancy la Royale, et Lunéville la Militaire où la campagne est si verte, mais où la jeune fille regarde bien plus les beaux cuirassiers. Nous les traversons à toute vapeur et de côté, car les chemins de fer ont plus de respect pour les villes que pour les montagnes; ils tournent poliment autour de celles-là, tandis qu'ils passent sans façon tout au travers de celles-ci.
C'est à peine si j'ai le temps d'apercevoir les deux tours de la cathédrale de Tours richement décorées de leur dentelle de pierre. Je vous renvoie donc aux descriptions qu'on a tant de fois données, par le burin et la plume, des splendeurs de Nancy, une de nos villes de province où la ligne droite et la colonne ont le plus tôt régné. D'ailleurs, à ces monuments dont elle a le droit d'être fière, mais dont on trouve partout l'équivalent, je préfère la petite croix de pierre de l'étang Saint-Jean7.. Là, une grande justice a été faite et une grande leçon a été donnée; là, a été brisée, il y a quatre siècles, l'ambition la plus brutale et la plus stérile. Le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui périt au siège de Nancy, en 1477, réunissait en lui les vices des deux époques entre lesquelles il vécut. Il avait déjà la violence de volonté des rois absolus qui allaient venir, et il gardait encore les passions emportées et féroces d'un seigneur féodal du moyen âge. La France, la Suisse, l'Allemagne et toutes les provinces de l'État bourguignon auraient pu dire, comme le duc René, quand il prit la main du cadavre qu'on venait de trouver nu dans la glace d'un marais : "Cher cousin, Dieu ait votre âme; vous nous avez fait moult maux et douleurs."
Nancy et Lunéville sont des cités toutes modernes : l'une ne fut d'abord qu'un repos de chasse, à l'entrée de la grande plaine de Blamont; l'autre, Nancy, une forteresse féodale, au milieu des marais; Mais Toul est une des plus anciennes cités des Gaules, comme deux autres villes lorraines, Verdun et Metz, les capitales du pays des Évêchois.
Tout en roulant à travers la fraîche et jolie vallée de la Meurthe, qui descend des Vosges et finit près de Frouard, au bord de la Moselle, je cherchais pourquoi ces trois villes avaient eu des destinées si complètement distinctes de celles du territoire qui les enveloppe : cités gauloises, quand le reste du pays est comme désert; municipes romains, villes épiscopales, villes libres, formant au milieu du duché de Lorraine, sans se toucher par aucune frontière, trois états souverains, les Trois Évêchés, et, pour finir, conquis par la France deux siècles avant la province au milieu de laquelle ils étaient placés.
A les voir sur la carte, elles forment un triangle qui a deux de ses sommets sur la Moselle et le troisième sur la Meuse. Ces deux fleuves ont été, surtout le premier qui débouche en pleine Allemagne, la grande route des invasions germaniques en Gaule, car les bords des rivières sont les premiers chemins des nations. Comme toujours, la résistance s'est concentrée du côté par où venait le péril. Metz et Toul ont barré la Moselle qui était la route la plus menacée, et rendu difficile le passage de l'Ardenne. Verdun a barré la Meuse et couvert le pied de l'Argonne. Ces trois peuples ont donc été comme les sentinelles avancées de la race celtique du côté de la Germanie.
Ce rôle leur donna une force, une richesse que les Romains se gardèrent bien de déplacer. Ils les accrurent, au contraire, en les mettant sous la protection de leurs lois civiles et de leurs institutions urbaines. Quand le christianisme prit possession du nord-est de la Gaule, il ne trouva de ce côté que ces trois villes et y fit résider ses évêques; les princes, les bourgeois, les investirent à l'envi de privilèges et d'autorité; de sorte qu'au moment où la féodalité couvrit le reste du pays, elle heurta vainement aux portes des trois cités qui furent, dans cette région, le refuge de la vie et des libertés municipales, sous la protection obligée de l'Église, parfois malgré elle. Ces positions avaient été si bien choisies que la France a encore là trois de ses forteresses, dont une des meilleures.
Me voilà donc, encore une fois, courant d'un côté, tandis que le convoi court d'un autre, et descendant la Moselle et la Meuse tandis que nous franchissons la Meurthe. C'est l'inévitable effet de cette rapidité d'impressions à laquelle on a besoin d'échapper, en fermant les yeux du corps pour ouvrir ceux de l'esprit. Comme, aux meilleures places, dans les wagons, on ne voit que de côté, et qu'il n'y a que les choses très-éloignées qui restent un instant en vue, il faut bien, de temps à autre, se donner le plaisir d'une excursion.
Pour le moment, nous entrions dans une plaine coupée de bois, de ruisseaux et de quelques villages. A Varangeville-Saint-Nicolas, petite ville déchue, nous avons un curieux effet de lumière. Au milieu de la vallée qu'enveloppent des collines d'une ligne assez ferme, coule une rivière, la Meurthe, toute tachetée d'îlots herbus, à fleur d'eau, et où se reflète une haute église de fière tournure; un orage qui arrive la rend plus grande encore. De lourdes nuées écrasent le village qui entoure l'édifice et l'effacent sous des ombres aussi noires que celles de la nuit. Mais les wagons passent plus vite que l'orage et l'œil n'aperçoit qu'une grande silhouette dentelée et sombre dont l'image tremble à la surface de l'eau qui la continue et l'entraîne. On le dirait, du moins, tant s'unissent ici et se confondent harmonieusement la lumière, le mouvement et la forme, les trois beautés du paysage.
Plus loin, je vis un de ces camps volants qui sont l'effroi de la Lorraine. Les paysans appellent ainsi ces familles d'Alsaciens, Tziganes de l'Occident, qui chaque année quittent leur province pour aller vivre au loin, durant tout l'été, de mille industries suspectes.
Dans une mauvaise voiture, attelée de quelque chose dont Scarron n'aurait pas fait l'ombre d'un cheval, s'entassent père, mère, enfants, déguenillés, demi-nus et sales. Ils y dorment pêle-mêle, les plus jeunes dans des corbeilles attachées aux ridelles de la voiture, le reste, au fond, dans la paille. Quand on les voit dehors, on ne comprend pas comment ils ont pu tous entrer.
Le vrai Bohémien garde son cachet d'origine : de beaux traits, un œil noir et profond, une figure quelquefois sinistre, mais toujours l'air intelligent de ces races orientales qui conservent, jusque dans la dégradation, la majesté de l'homme. Pour les nôtres, la faim, l'ignorance, le vice flétrissent leurs traits et abêtissent leurs visages. Un enfant est presque toujours beau; ceux-ci ont déjà tant de ruse dans les yeux ou de misère sur le corps qu'on souffre à regarder ces figures qui ne rient jamais, mais qui toujours guettent ce qu'il y aurait à recevoir ou à prendre.
Ils partent quand l'herbe a poussé le long des chemins pour la bête, et l'osier dans les haies et au bord des ruisseaux pour toute la famille. Leur industrie patente est de faire des paniers et ils y sont fort habiles; mais je doute que jamais marchand d'osier leur ait rien vendu, et je ne pense pas que les aliments, sauf le pain, leur coûtent beaucoup plus cher. Ils établissent leur campement auprès d'un village, non au milieu : on les verrait trop. Le jour, le père fait des corbeilles, tandis que les femmes frappent à toutes les portes pour vendre et mendier. Le soir les enfants vont dans les auberges faire des tours d'adresse. Mais que font-ils le matin, avant le soleil, à rôder au milieu des champs, dans les vignes et si près des fermes?
Notre convoi surprit les nôtres arrêtés sous un bouquet d'arbres et en répétition de leurs exercices. Le père se glissait le long d'une oseraie; les fils préparaient leurs tours, en cadence avec un mauvais violon que le frère aîné raclait, et la mère mettait le feu sous une marmite de fonte, probablement, le seul ustensile du ménage, où cuisait une olla podrida que Gil Blas n'eût certes pas présentée au licencié Sedillo.
Au delà de Lunéville, on commence à apercevoir les Vosges. Cette vue réveille tous mes anciens souvenirs d'anciens voyages en Suisse, et je subis déjà cette sorte d'attraction que les montagnes exercent. Je me prépare à les bien voir : les voici. Hélas ! nous entrons sous terre et les passons dans une suite de tunnels sombres et bruyants. De temps en temps on revient au jour, et une fraîche vallée vous sourit; la forêt, les rochers surplombant se montrent quelques ruines même, celle des châteaux de Lutzelbourg, de Haut-Bar et de Géroldseck, se laissent entrevoir, mais comme une décoration d'opéra qui, au coup de sifflet du machiniste, change à vue; la locomotive lance dans l'air son sifflement aigu, tout disparaît et nous retombons brutalement dans la nuit.
Nous sortons de l'autre côté de la montagne, dans la vallée de la Zorn, à Saverne, qu'on appelait la clef de l'Alsace, parce que la voie romaine de Metz à Strasbourg y passait. J'y aperçois un gros château rouge, qui aurait assez bon aspect s'il était bâti cent pieds plus haut. L'empereur y offre l'hospitalité aux veuves des hauts fonctionnaires : pas une ne veut y venir.
Voyez la contradiction, toutes y venaient, il y a cent ans, mariées ou non. C'est qu'il s'y trouvait alors le plus aimable et le plus prodigue des évêques, le cardinal de Rohan. Le marquis de Valfons dont on vient de publier les souvenirs, a vu Saverne dans toute sa gloire. "La maison, dit-il, comptait sept cent lits, cent quatre-vingt chevaux, des calèches à volonté. Il y avait toujours de vingt à trente femmes des plus aimables de la province, sans parler de celles de la cour et de Paris. La plus grande liberté y régnait; un maître d'hôtel parcourait le matin les appartements, prenant note de ceux qui voulaient être servis chez eux. Le soir tout le monde soupait ensemble, ce qui avait toujours l'air d'une fête. Le cardinal trouvait des expédients à tout. Le château était si plein, un jour que j'arrivais de Strasbourg avec quelques femmes, qu'uns dame venue avec un jeune militaire crut qu'il ne fallait point prolonger son séjour. Elle vint prendre congé du cardinal qui demanda pourquoi un si prompt départ. "Monseigneur, l'univers est ici; je reviendrai quand la foule sera un peu diminuée. - Non, Madame, il faut demeurer." Le valet de chambre-tapissier, chargé de la distribution des appartements, faisait la grimace et répétait tout bas à son maître : "Monseigneur, il n'y a pas de quoi la loger. - Taisez-vous, vous êtes un sot; est-ce que l'appartement des bains est plein? - Non, monseigneur. - N'y-a-t-il pas deux lits? - Oui, monseigneur, mais ils sont dans la même chambre, et cet officier.... - Eh bien, ne sont-ils pas venus ensemble? Les gens bornés comme vous voient toujours en mal." Avec un pareil maître de maison tout est bonheur; aussi le temple ne désemplissait pas et il n'était femme ou fille de bonne maison qui ne rêvât Saverne. Je remarquai que tout y était de bon conseil, jusqu'au-dessus des portes, où il y avait pour légende le mot latin suadere, persuader."
A Saverne, nous sommes en Alsace; le pays est vraiment beau : point de montagnes, mais des collines élevées, où çà et là perce le roc, avec des teintes rosées d'un aspect charmant; puis des forêts, des prés, des champs, de la fertilité, du travail et sans doute du bien-être. Le sol me paraît très-divisé; il doit y avoir là beaucoup de cette petite propriété qui sait faire sortir tant de choses de quelques perches de terrain. Les villages, en effet, se multiplient; on est en pleine moisson. Des femmes au costume éclatant conduisent des bœufs d'allures très-dégagées. Le maïs, le tabac, le houblon, poussent partout : diversité de culture qui annonce une population active et intelligente. Enfin, la flèche de Strasbourg pointe à l'horizon, et quelques minutes après nous entrons dans cette grande forteresse de la France au bruit, non pas du canon, mais du tonnerre : un orage diluvien après un soleil torride.
(La suite à la prochaine livraison.)
1. Un de mes amis, Champenois pur sang et excellent mathématicien, ce qui ne l'a pas empêché d'être vigneron (tous les Champenois le sont, l'ont été ou le seront), me fait observer que le château de Boursault a été bâti pour le gendre même de Mme Clicquot, le comte de Chevigné, auteur des Contes champenois très-décolletés, selon la tradition de la bonne province qui a toujours aimé à rire; que Reims, qui était autrefois une ville uniquement manufacturière, fait aujourd'hui une rude concurrence à Épernay et à Ay et qu'il s'y est fait, dans les vins, des fortunes de vingt millions, comme celle de M. Werlé, le maire. En 1855, malgré la guerre, les Russes ont encore bu six cent soixante-cinq mille quatre cent douze bouteilles de vin de Champagne; mais en 1857, après la paix, et sans doute pour la fêter, ils en ont demandé un million trente-deux mille cinq cent trois. (Retour au texte.)
2. On obtient les vins mousseux en mettant en bouteilles dans les mois d'avril à août qui suivent le pressurage, par une température d'au moins vingt à vingt-quatre degrés. La mousse est le résultat du gaz carbonique produit par la fermentation qui, contrariée dans le tonneau, s'y est à peine développée et se reproduit dans la bouteille. Mais on ne sait pas encore la produire à volonté. chaque bouteille, destinée à l'Allemagne ou à la Suisse, reçoit six ou huit pour cent d'eau-de-vie et de sucre candi; pour l'Angleterre et la Russie, il en faut mettre jusqu'à quinze et seize pour cent. (Voy. Rendu, Ampélographie française). (Retour au texte.)
3. M. Danelle, maître des forges du Buisson et du Chatelier que ses fils ont gardées. Quand M. Lancelot s'est présenté au buisson pour en faire le dessin, l'usine ne faisait que la moitié de son travail ordinaire; ils ont tout remis en mouvement et rallumé tous les feux pour que l'habile artiste pût passer une nuit à tout voir et à tout dessiner (voy. p. 346). Lui et moi leur en faisons ici nos remerciements. (Retour au texte.)
4. Aux cols de Loxéville et de Coutances. Là, il est vrai, se trouvent les pentes les plus fortes de toute la ligne, huit millimètres. (Retour au texte.)
5.Donremy et Vaucouleurs sont près de la Meuse, à quelques lieues dans le sud est Bar-le-Duc. Donrémy, où est née Jeanne d'Arc, était un village de la Champagne, mais dépendant de Vaucouleurs et de la seigneurie de Neufchâteau que le duc de Lorraine tenait en fief. (Retour au texte.)
6. Fabert, Lasalle, Custine, Richepanse, Grenier, Molitor, Leclerc sont de Metz; Ney de Sarrelouis; Oudinot, Excelmans, Lobeau et Gérard de la Meuse; Drouot de Nancy, etc. (Retour au texte.)
7. Cet étang, aujourd'hui desséché, est une prairie que le chemin de fer traverse, et où s'élève la gare de Nancy. (Retour au texte.)