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DE PARIS A BUCHAREST,

CAUSERIES GÉOGRAPHIQUES1.,

par M. V. Duruy

1860 - Texte et dessins inédits.

La cathédrale de Strasbourg.

Strasbourg, 3 août.

En Alsace

Deux ennemis. - Une Venise allemande. - Du haut du Münster; Castor et Pollux. - Les Cigognes. - L'Alsace à vol d'oiseau.

L'orage d'hier, aux éclats retentissants, s'est changé en une de ces pluies fines et bêtes qui tombent sans rime ni raison, comme il me semblait qu'on n'en voyait qu'à Paris en novembre et à Rouen à peu près toute l'année. C'est à peine si je peux apercevoir la flèche de la cathédrale au travers de nuages sales et sans forme qui emplissent d'ombre et de vapeurs humides toute la vallée du Rhin. Je ne ferai certainement pas le tort à Strasbourg de le visiter par ce ciel sombre et bas; j'aurais peur de voir la bonne ville en laid.

J'aime mieux revenir un moment en arrière pour vous parler de deux choses que j'ai vues hier bien souvent, puisque je les ai traversées chacune sept ou huit fois, mais dont il eût été malséant de prononcer même le nom en chemin de fer : la Marne et le canal de la Marne au Rhin.

Les chemins de fer, en effet, et les rivières sont, pour le quart d'heure, deux mortels ennemis : l'un fier et bruyant, dans l'éclat de la puissance et de la richesse, avec la faveur de l'opinion publique; l'autre qui continue modestement et sans bruit ses vieux services, allant à petits pas, mais allant toujours, et pourtant dédaigné, parce que, aujourd'hui, il ne suffit plus de marcher, il faut courir. Les chemins de fer ont d'abord tué la messagerie et la poste, ensuite le roulage; il voudrait bien encore tuer la navigation et mettre les mariniers à terre, comme ils ont mis les postillons à pied. Ils y travaillent de leur mieux, avec les tarifs différentiels, les tarifs réduits et les tarifs d'abonnement. La marine paye à l'État ou aux compagnies concessionnaires des canaux des taxes de quatre, cinq et six centimes par tonne et par kilomètre. Certains chemins de fer ont réduit ce droit, pour ceux qui usent de leurs wagons, à deux centimes et demi. Remarquez qu'ils vont toujours, hiver comme été; qu'ils ne connaissent ni le froid ni le chaud, ni les basses eaux, ni la glace, et qu'ils arrivent à heure fixe, ce qui plaît fort au commerce. Tout cela est donc de bonne guerre et le public y gagne.

Mais, d'autre part, les fleuves sont, comme disait Pascal, des chemins qui marchent tout seuls. Ils peuvent faire circuler presque sans frais des masses énormes de marchandises. Plus un pays en a, moins ses transports lui coûtent, et plus il lui reste d'argent pour ses autres affaires. Il importe donc de ne pas sacrifier un des adversaires à l'autre, et puisqu'on a tant donné depuis vingt ans aux chemins de fer, qui font fortune, il est juste qu'on donne un peu, maintenant, aux rivières qui dépérissent.

Ne vous-êtes vous jamais étonné de voir que le génie de Papin, de Watt et de Stephenson, doublé de celui de dix générations d'ingénieurs en tous pays, aboutisse à faire transporter par une machine, qui est le chef-d'œuvre de l'esprit humain, des pavés, des pierres de taille, des morceaux de bois et de la houille fort peu pressés d'arriver puisqu'on peut les emmagasiner sans perte et que le fleuve ou le canal voisins ne demanderaient pas mieux le chemin de fer. Elles ne descendent le fleuve qu'à l'époque où les grandes eaux font disparaître seize pertuis qui, en temps ordinaire, sont autant de cataractes.

Ainsi, il est bon de le répéter : faute de quelques millions jetés dans la Marne, ce cours d'eau, qui débouche dans la Seine, reste comme inutile; et Épernay qui peut envoyer un bateau de vins à Strasbourg, au travers de trois chaînes de montagnes, l'Argonne, l'Ardenne et les Vosges, par-dessus cinq vallées profondes, celles de la Meuse, de la Moselle, de la Meurthe, de la Sarre et du Rhin, ose rarement en confier un au fleuve qui baigne ses murs, pour qu'il le descende jusqu'à Paris.

D'Épernay à Vitry, on a construit un canal latéral à la Marne, livré en 1845 à la navigation et de Vitry à Strasbourg le canal de la Marne au Rhin, œuvre magnifique achevée en 1853, au prix de soixante-quinze millions.

Napoléon avait fait commencer en 1809 le grand canal du Nord, qui devait joindre Dusseldorf à Anvers, ou le Rhin à l'Escaut et par conséquent à la Seine, puisque la Seine est liée à ce fleuve par les canaux de l'Oise et de Saint-Quentin. Le canal de la Marne au Rhin est la même pensée reportée plus au sud, comme notre frontière le fut par les traités de 1814. Il coupe à angle droit toutes les rivières de Lorraine, ramasse leurs denrées qui n'avaient d'écoulement au nord, vers les Pays-Bas et la Prusse rhénane, où le plus souvent la douane les arrêtait, et les porte à l'ouest et à l'est, vers le centre de la France et l'Allemagne, en passant à peu près par les mêmes localités que le chemin de fer. Tous deux se suivent comme deux coureurs rivaux, se heurtent, se croisent et se superposent : tantôt l'un, tantôt l'autre est dessous. Parfois ils sautent ensemble par-dessus une rivière, comme ils le font à Liverdun pour la Moselle (voy p. 347). Ici c'est la locomotive qui regarde de haut le navire; à Hommarting, le navire le lui rend bien, notre convoi passe à douze mètres en contre-bas du canal. Ils arrivent aussi aux mêmes points à Strasbourg, où rien à peu près ne leur manque, et à Paris, où le service de la voie ferrée a bien tout ce qu'il lui faut, dans la plus belle de nos gares, mais où la marine n'a ni un grand port de déchargement, ni hangars pour abriter les marchandises, ni docks pour les garder, ni cale pour réparer les bateaux, et où l'île Louviers, encore inhabitée, donnerait tout cela si l'on y creusait un vaste bassin, qui serait pour le commerce de la haute Seine et des canaux qui en dépendent ce que le bassin de la Villette est pour celui de la basse Seine et des canaux du Nord2.. C'est une grande et utile idée qui je livre pour rien à ceux qui voudront la prendre.

Mais il y a deux Paris, celui de l'ouest qui est l'objet de toutes les faveurs municipales, et celui de l'est qu'on oublie. Un ancien membre de l'édilité parisienne a calculé que depuis 1760 on a dépensé dans l'un, tout juste autant de pièces de vingt francs qu'il a été donné à l'autre de centimes.

Voilà, mon cher ami, une digression qui court le risque de vous paraître bien maussade. Vous voudriez des aventures, et je vous fais des raisonnements; de l'inconnu, et je vous parle de choses à votre porte. Prenez-vous-en à la pluie qui m'emprisonne et me fait rêver d'eau.

Et puis Strasbourg est une Venise allemande. S'il n'est pas construit dans une lagune, c'est au milieu d'un marais qu'il a été bâti.

Une éclaircie s'étant faite, je viens d'en parcourir les rues. Trois bras de l'Ill l'arrosent et on les traverse sur plus de soixante ponts. Trois canaux aussi arrivent et le Rhin est à deux pas, de sorte que si les chemins de fer n'existaient point, Strasbourg serait dans la plus magnifique position commerciale du continent, au point de rencontre de quatre lignes navigables qui aboutissent par le Rhin à la mer du Nord, par la Marne et la Seine à la Manche, par la Saône et le Rhône à la Méditerranée, par le Mein, le canal Louis et le Danube à la mer Noire.

Il y a quarante ans, ces avantages auraient été immenses, aujourd'hui les voies ferrées les réduisent de beaucoup. Toutefois il ne faut point trop écouter les prophètes de malheur qui s'en vont disant : les canaux se meurent ! les canaux sont morts ! En 1857, canaux et rivières ont encore transporté cinquante-deux millions de tonnes, et les chemins de fer douze millions seulement.

Beaucoup de gens, et de ceux à qui l'intérêt ouvre bien les yeux, trouvent même que nous n'en avons pas assez. A la dernière exposition de la haute Marne, on avait construit avec de la houille une falaise au bord d'un lac, et sur ce lac un bateau en miniature qui transportait du charbon : c'était une réclame parlante. La haute Marne a de belles forêts, sa houille est belge ou prussienne : elle vient de Mons et de Sarrebruck, en payant gros pour faire sur une de ces routes trois cents, sur l'autre cinq cents kilomètres, mais en payant bien davantage pour faire sur charrettes les quatre ou cinq heures qui séparent Saint-Dizier du canal. aussi réclame-t-on par tous les moyens l'achèvement du canal de la Sarre qui prendrait le charbon au plateau de la mine, et un embranchement sur Saint-Dizier, du canal de la Marne au Rhin, qui le conduirait aux usines de la Blaise3.. Le transport ne coûterait plus que cinq à six francs la tonne au lieu de quatorze francs quatre-vingt quinze centimes pour la houille prussienne, et de seize francs quinze centimes pour la houille belge. La différence serait bien plus sensible encore pour les exportations. Les usines de la haute Marne pourraient envoyer leurs fers et leur fonte à Valenciennes et à Lille, moyennant un droit maximum de huit francs, au lieu de trente francs. A ce prix nos forges champenoises pourraient soutenir la concurrence anglaise.

Autre exepense pas et n'a qu'un bien petit nombre de grandes usines, la Chartreuse entre autres, qui est si admirablement installée pour le bien-être des ouvriers. Il se contente d'être la ville de France où, après Paris, l'étude est le plus en honneur, où les sociétés savantes sont le plus occupées, les collections, les bibliothèques les mieux remplies. Son Opéra, du moins l'orchestre, ne le cède à nul autre, grâce à la munificence d'un particulier qui lui légua, il y a dix ans, plus de cent mille francs de rente; il a même une véritable école de peinture qui a rompu avec la pratique et les théories nébuleuses de l'Allemagne, pour faire de la réalité intéressante, sans faire du réalisme; témoin les Schlitteurs des Vosges, de M. Théophile Schuler. Voilà pour ses intérêts moraux. Quant à ses intérêts matériels, il est déjà le marché de l'Alsace et d'une partie de la Suisse, ce qui met pas mal d'argent dans ses mains. Il travaille à étendre le cercle de ses relations et veut qu'on trouve tout chez lui, même les dernières modes de Paris. Un de mes compagnons de route qui ne voyageait, je crois, qu'à la seule fin de poursuivre des études de dandysme, découvrit dans la rue des Grandes-Arcades un faux col nouveau et s'indigna de n'en avoir pas eu connaissance au boulevard des Italiens.


Plate-forme de la cathédrale de Strasbourg. Aussi plus de costume national. Déjà, dans un salon bourgeois d'il y a quatre-vingts ans, la sœur de Frédérica se désolait d'être seule à porter les longues tresses blondes, le corset écarlate et le petit tablier de soie. De la bourgeoisie les modes parisiennes sont descendues dans le peuple. Les campagnards ont bien encore le gilet rouge, la culotte courte, avec un petit tablier blanc et le tricorne, dont un des côtés se rabat sur les yeux; mais, à la ville, le jupon écarlate et les larges chapeaux de paille enrubannés s'en vont, tout comme les deux cornettes noires nouées sur la tête et le chignon traversé d'une flèche d'or. Les ouvriers ont la blouse du faubourg Saint-Antoine, et je ne vois qu'une différence, c'est que les cuisinières d'ici ne portent pas encore la crinoline dont les nôtres sont si heureuses; révolution qui en amènera sûrement une autre : les propriétaires parisiens devant être par là forcés de changer leurs mesures, pour que la cuisinière puisse au moins tenir dans sa cuisine.

Deux choses indigènes se défendent avec opiniâtreté : un pavé détestable, malgré sa régularité apparente, et le patois allemand, ce qui ne veut pas dire le patriotisme allemand. Les Alsaciens sont peut-être, avec les Lorrains, les plus français de nos provinciaux. L'an dernier, on leur eût fait un sensible plaisir de leur donner un Solférino germanique; et quand les étudiants d'outre-Rhin essayèrent de faire de la propagande, en invoquant leur sang teuton, ils leur répondirent avec le meilleur français qu'ils purent trouver d'avoir à déguerpir au plus vite.

Voilà de quoi embarrasser les gles maisons de Strasbourg." align="left" /> Strasbourg touche à l'Allemagne et lui présente bien des bons côtés du caractère français : le patriotisme, l'esprit militaire, le goût des choses de l'intelligence; mais un des traits les plus marqués lui manque : la grâce. Il faut l'avouer, si Strasbourg est propre, régulier et de tout point convenable, il n'est pas précisément beau. Il n'a que deux monuments, sa cathédrale et ses fortifications. Pour les voir d'un coup je montai aux tours. Il était de bonne heure, c'est-à-dire trop tôt. La brume, en effet, cachait l'horizon, et les arbres des remparts cachaient la ligne des défenses. Les Vosges semblaient fort modestes; le Rhin ne se laissait voir que par des échappées; seule, la Forêt-Noire de l'autre côté du fleuve montrait des hauteurs dignes du nom de montagnes. Je cherchai avidement les Alpes de la Suisse. On ne les voit jamais. Ce que je distinguais bien, c'était la plaine parfaitement unie qui s'étend des Vosges à la Forêt-Noire et que le Rhin coupe en deux. Cette plaine a été évidemment un grand lac qui s'ouvrait à Bâle et se fermait vers le Taunus à Mayence. M. Élie de Beaumont prétend que les deux chaînes ne formaient qu'un seul massif dont le centre s'est effondré pour ouvrir une issue au Rhin; ce pourrait bien être vrai.

De là-haut je voyais la citadelle construite par Louis XIV autant contre Strasbourg que contre l'Allemagne, et la double enceinte de la cité, les écluses à l'aide desquelles on inonde les fossés, l'île enfin qu'enveloppent deux des bras de la rivière et qui forment à l'intérieur de la forteresse un réduit pour une résistance désespérée. Il y a pourtant quelque chose qui vaut mieux que tout cela pour la défense de Strasbourg; c'est que l'ennemi ne pourrait aux environs donner un coup de pioche, sans faire jaillir l'eau; il se noierait dans ses tranchées.

Je ne vous parlerai pas du Münster, de la fameuse horloge de Schwilgué et de cette flèche à jour, qui monte plus haut qu'aucun des monuments que l'homme ait bâtis; la gravure en est partout. Mais je noterai que Strasbourg soigne sa cathédrale comme une ménagère hollandaise soigne sa maison. Elle est lavée, brossée, frottée du haut en bas. Je défie qu'on y trouve six pouces carrée de muraille accessible à la brosse où l'œil et la main des surveillants ne passent point, chaque semaine, peut-être chaque jour. Sur la plate-forme de la petite tour, à trois cent soixante marches de hauteur, deux gardiens veillent en permanence, avec un immense porte-voix, pour crier à la ville, dès qu'ils voient briller une étincelle, qu'un incendie s'allume. Afin de les obliger à rester là, la municipalité leur y a bâti une maisonnette, et, pour être bien sûr qu'ils tiennent les yeux ouverts, elle leur fait sonner toutes les quinze minutes la grande cloche. Que la ville dorme ou veille, ils sonnent toujours. Voilà une drôle d'existence, passée à cent mètres en l'air, à remuer un battant d'horloge ! En décembre et en janvier il ne doit pas faire bon là-haut, vers les quatre heures du matin, par une jolie brise de l'est. Ils ont la ressource de faire comme Castor et Pollux qui étaient alternativement au ciel et aux enfers : chacun à tour de rôle, gèle sur la plate-forme et ronfle auprès du poêle.


Une rue de Strasbourg. Strasbourg, je vous l'ai dit, a le culte de son Münster. La ville d'ailleurs ayant pris la place d'un marais, on n'y voit rien que le ciel : donc, on monte souvent à la plate-forme de la tour, pour respirer à l'aise, regarder au loin et se laisser aller à cette vague et douce rêverie qui vous prend si vite sur les hauts lieux. Mais Strasbourg aime aussi à dîner et à boire; la plate-forme n'est pas toujours le théâtre d'une contemplation inactive : on y festoie largement. Goethe raconte qu'il venait souvent y goûter, et un goûter allemand, même de poëte, serait un solide dîner ailleurs. Une inscription gravée sur la tour rappelle qu'en 1842 le congrès scientifique siégeant dans la ville fut convié par la municipalité à un grand banquet qui eut lieu sur la plate-forme. Le Münster, vous le voyez, sert à tout. La montée, la chaleur et le grand air avaient donné bon appétit et grande soif : l'inscription ne dit pas comment se fit, ensuite, la descente des trois cent soixante marches.

On dit que les rues de Strasbourg, comme certaines rues de Rouen, gardent leur cachet du moyen âge. J'ai vu peu de vieilles maisons en bois, quoiqu'il y en ait encore bon nombre à étages surplombant. On remarque quelques constructions modernes faite avec la pierre rose des Vosges, et presque partout ces grands toits qui vont si bien à notre climat et qui se prêtant à des combinaisons variées, finissent mieux l'édifice.

Une de ces décorations m'intrigua longtemps. A force de regarder, je reconnus des nids, mais des nids à y coucher George et Baby. C'étaient des nids de cigognes établis sur les cheminées les plus élevées de la ville. Chaque année au printemps, elles arrivent; elles partent à l'automne avec leurs petits, dont elles laissent beaucoup en route, car elles reviennent l'année suivante en nombre égal : il ne paraît pas s'accroître. Sur cinq ou six maisons j'en comptai treize perchées au plus haut des toits, où la bonhomie alsacienne les aide à construire leur édifice. Comme jamais on ne les inquiète, elles ne sont point farouches et on les voit faire gravement leur toilette du bout de leur long bec, au milieu du bruit de la ville, ou voler au-dessus du marché à un demi-jet de pierre.

Entre sept et huit heures, Strasbourg se couche ou plutôt se souvient qu'il est allemand. Il ferme ses boutiques, mais ouvre ses brasseries. Alors les pipes s'allument, les voix s'élèvent et la bière coule à flots. Je n'ai pas attendu qu'il allât dormir pour venir causer avec vous, de sorte que je ne saurais vous dire jusqu'à quelle heure sa veillée se prolonge. Une chose certaine, c'est qu'à sept heures du matin, il bâillait encore et se frottait les yeux, comme quelqu'un qui n'a pas assez dormi.

Mais ces brasseries, refuge des vieilles mœurs allemandes, elles-mêmes se transforment. La mode s'y glisse. J'en ai vu où les fumeurs laissaient une somme suffisante d'air respirable; où l'on servait des glaces sous des verandas et des galeries ` jour peintes en blanc et or. Tortoni et le style Pompadour au pied du Münster !

Le temps me manquait cette fois pour visiter l'Alsace. Mais je l'ai vue, il y a quelques années, et je puis vous assurer qu'aucune de nos vieilles provinces n'est à la fois aussi pittoresque et aussi industrielle.

Si vous suivez les bords du Rhin, c'est la chaîne des Vosges dont vous voyez se découper sur le ciel les ballons mollement arrondis. Ils sont tous accessibles et couverts à peu près partout de terre végétale, de sorte que si l'on n'y trouve pas les belles horreurs des grandes montagnes, on n'y rencontre pas non plus leur nudité et leur misère. au sommet, les pâturages; quelquefois même à mille mètre de hauteur des moissons; sur les pentes élevées f'épaisses forêts de hêtres et de sapins, coupées de riches vallons où des cascades se précipitent, comme celle du Nidock qui tombe de trente mètres de haut. Au-dessous la zone des châtaigniers; plus bas, les vignes, enfin la plaine féconde. Ici des lacs tranquilles entourés de sombres bois de pins; là une forteresse féodale fièrement posée sur un rocher abrupt, et si vivante encore sous le lierre et les clématites qui montent à l'assaut des tours, qu'on s'attend volontiers à voir sortir du pont-levis la longue file des chevaliers, et la dame châtelaine sur sa blanche haquenée, et leur pompeux cortège, tout ce moyen âge enfin si beau à voir.... de loin à travers les siècles et l'imagination des poëtes. Avant la guerre de Trente ans on comptait en alsace trois cents de ces châteaux. Que de larmes et de sang avaient été versés autour de ces murs de granit !

Êtes-vous dans la montagne? Le plus riche tapis de verdure se déroule à vos pieds, semé de nombreux villages qui de là-haut paraissent de blanches fleurs émaillant la prairie; plus loin, les eaux miroitantes du Rhin, avec leurs îles innombrables, vertes émeraudes sur un ruban d'argent. De l'autre côté du fleuve, les sombres teintes de la Forêt-Noire; plus haut encore dans le sud-est, les géants des Alpes qu'on n'aperçoit pas de Strasbourg à cause d'une colline qui les cache, mais appliquée au travail des manufactures, mais, ce qui m'importe bien davantage, pour vous montrer un lieu où l'industrie ne fait pas payer aux mœurs une trop forte rançon, où, sous l'éclat des produits et la grandeur des fortunes, on ne voit pas l'abîme du paupérisme et la plaie hideuse de la débauche. Votre ami et le mien, Jules Simon, que toute belle question attire, a dit de Mulhouse : "Nous lui devrons peut-être un jour la régénération de nos mœurs industrielles."

Trois fois béni sera le lieu où la problème duquel dépend la civilisation moderne aura été résolu; où il sera démontré que notre société, tout en ayant plus de bien-être physique, peut avoir aussi plus de bien-être moral que ses ainées4..

VI

Kehl, 5 août.

Au bord du Rhin

L'îdes Épis et Desaix. - Le pont de Kehl. - Les allures du fleuve. - concurrence du canal. - L'homme rouge et jaune. - Les chutes de Lauffen et Montaigne. - Voltaire et Gœthe en Alsace. - Les châteaux et les ondines du Rhin.


Nid de cigognes en Alsace. La grande curiosité de l'Alsace est le Rhin. Je ne fais pas fi des Vosges, assurément, mais, des montagnes, on en trouve partout, tandis qu'il n'y a en Europe qu'un fleuve, celui que je verrai bientôt, qui puisse le disputer au Rhin en beauté et en importance.

Strasbourg en est éloigné d'une lieue. Des omnibus y conduisent par une voie ombreuse qui passe entre la citadelle et le polygone et qui sort de la ville par la porte d'Austerlitz, nom de bonne augure pour une route menant de France en Allemagne. Au travers d'un fourré d'herbes et d'arbres, j'aperçois un de ces corps de garde fortifiés que nous avions bâtis du temps de Louis XIV, quand la guerre était en permanence sur cette frontière et que des maraudeurs franchissaient sans cesse le Rhin.

Un pont de bateaux relie les deux rives et s'appuie sur l'île des Épis, qui partage le fleuve en deux bras. Le grand longe le duché de Bade, le petit est de notre côté. C'est un avantage pour la défense, car l'île nous appartient.

La tombe de Desaix s'y trouve. Ce général de tant d'espérance avait conquis là sa renommée, en obligeant l'archiduc Charles à perdre trois mois devant une bicoque. Il n'avait rendu Kehl, tête de pont misérablement fortifiée, qu'après cinquante et un jour de tranchées ouvertes. Desaix est un de ces hommes et sa défense de Kehl un de ces faits dont les peuples devraient garder l'éternel souvenir.

Penché sur la barrière du pont, je regardais couler le grand fleuve, qui n'a pas moins de trois cent soixante-cinq mètres de largeur sur deux à quatre de profondeur. C'est une puissante masse d'eau; mais à qui font défaut, à cet endroit, la grâce que la nature n'accorde pas toujours, et même la vie que l'homme donne aux choses de la terre qu'il touche et transforme. On sent là une grande force qui attriste parce que la beauté lui manque et aussi parce qu'elle reste inutile. Les rives sont plates; les flots, n'en déplaise aux chantres "des palais cristallins cachés sous leur verte enveloppe," sont bourbeux et lourds, et leur surface est vide : pas une voile, pas une rame. Le pont de bateaux est fermé; le pont de fer qu'on a construit à côté n'a point laissé une seule passe au milieu de ses échafaudages. La navigation d'aval s'arrête au-dessous, et ce n'est que de loin en loin qu'un bateau honteux arrive d'amont. Que sont devenus les immenses radeaux, villes flottantes, qui descendaient autrefois le fleuve jusqu'à la Hollande, lui amenant une forêt entière conduite par toute une tribu de joyeux bateliers?

Je retrouve ici les mêmes ennemis en présence : le fleuve et le chemin de fer. Mais le Rhin a d'autres adversaires plus redoutables, parce qu'ils participent de sa nature sans avoir son mauvais caractère : sur la rive droite, la Kinzig; sur la rive gauche, l'Ill et le canal. Ce que les deux chemins de fer français et badois ne lui ont pas pris de ses transports, les deux rivières et le canal le lui enlèvent, et il ne lui reste pas une pauvre barque.


Costumes alsaciens, à Strasbourg. C'est sa faute. Il est si rapide qu'il ne faut pas songer à le remonter et qu'il est dangereux de le descendre5.. Il apporte de la Suisse tant de sable et de gravier qu'il change à chaque instant son chenal et ses rives, met cinq mètres d'eau à la place d'une île ou d'un rivage qu'il emporte et en dépose une autre là où la plus longue perche du batelier ne trouvait pas le fond. Son lit est un dédale d'îles et de rives changeantes qui a donné bien des ennuis à la diplomatie.

Le traité de Paris de 1815 établissait que la ligne de démarcation entre la France et l'Allemagne serait le Thalweg du Rhin, c'est à dire la ligne continue de la plus grande profondeur d'eau. C'eût été bien avec un fleuve ayant des habitudes honnêtes et tranquilles. Mais chaque printemps le Rhin brouillait les mesures prises, augmentait la part de l'un, diminuait celle de l'autre, et il fallait recommencer les cartes et le tracé. Les diplomates finirent par comprendre qu'on devait, avant tout, discipliner ces allures vagabondes, et pour cela remettre l'affaire aux ingénieurs, qui fixeraient les rives et concentreraient la plus grande masse des eaux dans un lit unique. Depuis 1839, ceux-ci sont à l'œuvre, et ils avaient déjà dépensé, au 31 décembre 1853, pour notre compte, 10 650 000 francs. Tout n'est pas fini; du moins Bade et la France savent aujourd'hui quelles îles leur appartiennent.

Un autre traité ou plutôt un acte du congrès de Vienne a déclaré que le Rhin était ouvert à tous les pavillons. C'est le principe que le congrès de Paris a récemment, malgré l'Autriche qui en enrage, appliqué au Danube.

Le pont de bateaux est tout près du pont de pierre et de fer, qui dans quelques semaines le remplacera, et de ma station je vois les derniers travaux qui s'achèvent avec les deux forts que les Balois, gens avisés et prudents, construisent au bout, pour nous empêcher de passer dans le cas où, par aventure, il nous prendrait fantaisie d'aller voir si la carte d'Allemagne n'aurait pas besoin de certains remante;poque qui vit s'accomplir la catastrophe dont parle M. Élie de Beaumont et que je vous rappelai dans une lettre précédente. Vous savez aussi que ce pont qui relie l'Allemagne à la France mettra Vienne à trente-sept heures de Paris. Quelle heureuse chose pour le temps où l'Autriche aura de bons écus au lieu de mauvais papier, où elle fera moins de soldats et plus d'ouvriers !

Il y a toujours cent quatre-vingt ans, un jeune seigneur de la cour de Versailles était, comme moi, occupé à regarder couler le Rhin, mais du haut du pont de Bâle. Quelques jours auparavant, Louvois, le ministre redouté de Louis XIV, lui avait demandé s'il ne voulait pas rendre au roi un service signalé. Il ne s'agissait, du reste, que de courir en poste à Bâle, de manière à arriver un certain jour, de s'établir à six heures du matin sur le pont; d'y rester jusqu'à midi, en notant soigneusement tout ce qu'il y verrait, et de revenir à toute bride. Le courtisan, joyeux de cette marque de confiance, court, vole, arrive et s'installe au poste indiqué, attendant quelque apparition étrange ou formidable : une flottille qui descend le fleuve, une armée qui franchit le pont ou quelque ambassadeur qui entre dans la ville et dont il fallait bien observer le visage. Mais tout se passe comme à l'ordinaire; et il écrit sur son calepin : "A six heures, deux paysans ivres; à sept, une vieille femme et un âne; à huit, un cheval boiteux; à neuf, des charretiers qui jurent, des femmes qui crient, des enfants qui pleurent; à dix, une sorte de baladin habillé mi-partie de jaune et de rouge qui crache dans le fleuve et fait des ronds dans l'eau; à onze, la foule affairée; à midi, comme à onze." Sa faction était finie.

Pour un homme qui avait cru qu'on allait lui faire sauver la France, la déception était cruelle. Cependant il obéit jusqu'au bout et, comme il en a l'ordre, revient à fond de train. Le ministre le reçoit dès qu'il a fait passer son nom, le presse de questions, lit ses notes, et avant d'être arrivé au bout lui saute au coup, l'embrasse, et à son tour se jette dans une voiture, qui l'emporte de toute la vitesse des chevaux. L'homme jaune et rouge était le signal convenu avec le général Monclar que tout était préparé pour un des grands événements du règne de Louis XIV, et Louvois courait prendre possession de Strasbourg.

Je n'avais pas sur le pont de Kehl mission aussi grave à remplir. Je regardai pour mon compte les choses présentes et aussi les choses passées, car si c'était la première fois que je venais en cet endroit, ce n'était pas la première fois que je voyais le Rhin. Il y a bien des années que je l'avais remonté et descendu; il me semblait que c'était hier, et je refis sans peine le voyage des sources aux bouches du grand fleuve.

Au temps de Boileau, quand on aimait la nature, non telle que le bon Dieu l'a faite, mais celle que Le Nôtre taillait, peignait et alignait à Versailles, on se représentait le Rhin comme un vieillard vénérable courbé sur son urne penchante, entre mille roseaux. Depuis Boileau et Le Nôtre nous avons découvert la vraie nature, et le vieillard vénérable est allé rejoindre la défroque déguenillée de la mythologie. Le mont Adule au nom si doux est devenu le rude et abrupt Saint-Gotthardt, masse énorme de granit où s'appuie la chaîne entière des Alpes; l'urne penchante est un glacier éternel; et les mille roseaux sont la forêt de pins gigantesques qui couvrent les flancs de la montagne. Comme la nature du poëte est prosaïque et mesquine à côté de cette nature-là !


Les radeaux du Rhin. Le Rhin n'est d'abord que la réunion de plusieurs ruisseaux qu'entretiennent les neiges perpétuelles et il tombe du haut des Alpes en courant droit au nord avec la rapidité d'un torrent fougueux. Tomber est le mot car en arrivant à Bâle il a déjà descendu une pente de six mille pieds. Ne vous étonnez donc pas s'il fait le long du chemin, comme au-dessous de Schaffhouse, de si terribles sauts. Vers Brégenz, les Alpes de Souabe l'arrêtent et le jettent dans une profonde cavité qu'il a remplie. C'est le lac de Constance. Il ne traverse point, comme on dit tous les jours, cette immense nappe d'eau, car à quelques mètres de l'embouchure il n'y a plus trace de courant; mais les eaux du lac sans cesse grossies s'échappent par le point le plus bas de leur ceinture et y forment un nouveau fleuve auquel on donne légitimement le nom du principal affluent. C'est donc encore le Rhin. Le Rhône ne traverse pas davantage le Léman. Il en arrive de même dans toutes les circonstances semblables, et les grands lacs traversés par de grands fleuves sont un fait et une expression qu'il faut laisser aux livres qui se copient et aux gens qui les répètent.

De Schaffhouse à Bâle, le lit du fleuve est embarrassé de rapides qui rendent la navigation impossible ou dangereuse. A Lauffen, la chute est de vingt mètres sur une largeur de cent. Des rochers qui résistent à l'énorme pression des flots partagent la nappe puissante en plusieurs cataractes : les unes qui glissent presque silencieuses, d'autres qui se heurtent contre le roc, rebondissent sous une poussière d'écume, avec un bruit qui s'entend de plusieurs lieues, et s'engouffrent dans l'abîme qu'elles ont creusé au pied de l'indestructible barrière.

Au milieu de la chute, plusieurs rochers élèvent tranquillement leur front humide et rugueux au-dessus de toute cette colère. Un d'eux porte même quelques arbres et une statue de saint Antoine.

Content d'avoir vaincu, le fleuve s'éloigne, fier et paisible, épendant ses eaux comme en un lac que des barques légères traversent sans peur. Je les vis conduire des curieux tout auprès de l'immense chute et de jeunes ladies oser porter une fleur aux pieds du saint qu'enveloppe l'éternel tonnerre de la cataracte.

Le contraste de cette fureur des eaux et de leur soudain apaisement est peut-être le plus grand charme de ce spectacle. Les fleuves, comme les hommes, sont beaux dans la lutte, beaux aussi dans la calme sérénité de la victoire.

Cette chute fameuse n'a pourtant pas eu toujours autant d'admirateurs qu'aujourd'hui. Montaigne qui la vit, il y a trois cents ans, se contente de dire : "Cela arrête le cours des bateaux et interrompt la navigation de ladite rivière." Des deux grands livres qui nous sont ouverts, l'âme humaine et la nature, l'avisé Périgourdin aimait fort à feuilleter l'un mais se souciait peu de l'autre. Il eut donné la Suisse entière et ses glaciers, ses torrents et ses lacs, pour une page retrouvée d'un auteur ancien ou pour quelque citation nouvelle à placer au milieu de sa phrase accorte et vive.

Deux grands esprits d'une bien autre trempe, Voltaire et Gœthe, sont restés deux ans entre le Rhin et les Vosges, sans que, dans les Mémoires de l'un, ni dans les Lettres de l'autre, on s'en aperçoive. L'Allemand seul a quelques exclamations originales et profondes comme celles-ci : belle nature, ravissant pays ! et il nous conte qu'il montait souvent sur la tour du Münster.... avec une longue-vue, ce qui n'a jamais été la manière de regarder des artistes et des poëtes. Et pourtant il était bien l'un et l'autre, mais à son heure.


L'ancien pont de bateaux à Kehl. A Bâle, le Jura et les Vosges arrêtent la course du Rhin vers l'ouest, et l'obligent à reprendre la direction du nord. Jusqu'à Strasbourg, son lit est embarrassé d'îles, et jusqu'à Mayence, il est sans poésie, sinon sans grandeur; car il ne suffit pas d'avoir de l'eau, il lui faut aussi des rives. Mais de Bingen à Coblentz il passe au travers des montagnes de la Franconie et de la Prusse rhénane. Alors la beauté des sites, la multitude des villes qui baignent leurs pieds dans ses flots, la richesse des cultures à côté de rochers arides et sévères, les ruines féodales dont sont couvertes les cimes de l'Hundsruck, de l'Eiffel et du Westerwald, enfin l'aspect du fleuve tour à tour sauvage et terrible, ou gracieux et grandiose, rendent cette vallée une des plus belles de l'Europe. Autrefois on l'appelait la rue des Prêtres, parce qu'ils possédaient tout de Strasbourg à Cologne. On les a heureusement délivrés de ce souci mondain.

Au delà de Cologne, le Rhin s'écoule lentement vers Dusseldorf et la Hollande. Malgré la masse considérable de ses eaux, il arrive humblement à la mer, appauvri, languissant. Comme le vieillard épuisé qui cherche et ne trouva pas sa tombe, il errait naguère misérablement, et se perdait dans les sables. Il a fallu des travaux, un canal, une écluse, pour que ce roi des fleuves européens atteignit enfin l'Océan et y trouvât sa couche humide et dernière.

Voilà le grand fleuve historique de l'Europe, le Gange de l'Allemagne, le fleuve saint qu'ils aiment et qu'ils chantent. Quel nom a plus retenti dans les légendes et les récits? Que de fois les poëtes ont vu les ondines nager dans ses eaux, et que d'histoires charmantes ou terribles ils ont entendues sur ses rives. C'est aussi la barrière des nations, où Rome s'arrêta, où la France est venue, et d'où l'aigle noire à deux têtes, aidée d'une nuée de vautours, nous chassa jadis. "Nous l'avons eu votre Rhin allemand,: et bien que vous l'ayez hérissé de forteresses et de canons, tous tournés contre nous, nous ne vous le redemandons pas, parce que le temps des conquêtes, même légitimes, est passé, et qu'il ne doit plus s'en faire que du libre consentement des nations. Ah ! ce fleuve a trop bu de sang. Quel peuple immense se lèverait, si l'on pouvait faire sortir de leur linceul tous ceux qui sont tombés sur ses bords, frappés de l'épée.


Le nouveau pont du Rhin en construction. Ces considérations de géographie et d'histoire sont bonnes pour le Rhin français. Ce serait bien mal inaugurer un voyage dans le pays des rêves que de ne pas mettre au commencement quelque légende mêlant, comme il convient, le ciel, la terre et l'eau. Heureusement que du pont de Kehl où je suis, je vois à peu près le manoir où se passa une belle histoire, et c'est au-dessous des flots qui roulent sous mes pieds, qu'habitait, dans son palais de cristal, l'ondine charmante que les poëtes y cherchent encore.

Ce manoir est le château de Staufen, bâti au onzième siècle par un évêque de Strasbourg, et qui appartient aujourd'hui au grand-duc de Bade. A une époque, que la légende n'indique pas, vivait là un jeune comte aussi beau qu'il était brave. Un jour, la chasse l'amena jusqu'au bord du Rhin. Le cerf l'avait fait courir longtemps; sa meute, ses compagnons l'avaient quitté; épuisé de fatigue, il se désaltéra au fleuve, puis s'assit au pied d'un chêne et s'endormit. A son réveil une belle jeune fille était près de lui. Il y avait dans sa beauté quelque chose de surnaturel et de fuyant. Ses yeux avaient l'azur du ciel, son corps la souplesse d'un roseau; dans sa chevelure brillaient des perles de rosée, sur sa tête une couronne de myosotis en fleurs, et de ses épaules tombait une tunique couleur d'émeraude, qui semblait tissés de ces fils de la Vierge qu'on voit, à de certains jours, flotter dans l'air, et que relevait us semis de paillettes d'or du Rhin. C'était une ondine du fleuve. Le chevalier étonné et ravi se jeta à ses genoux et embrassa ses pieds qui courbaient à peine la mousse du rivage. Elle le fit asseoir près d'elle; ils parlèrent longtemps et s'aimèrent. La jeune fille consentit à le suivre à son château comme épouse et reine du manoir.

Le bonheur y entra avec elle. Dans toute la vallée du Rhin, on ne parla plus bientôt que des chasses heureuses et des exploits de Pierre de Staufen. Nul, dans les tournois, ne tenait contre sa lance, et nul, dans les batailles, ne résistait à son épée. Ses vassaux étaient dociles; pour lui le raisin mûrissait toujours sur les coteaux, les moissons dans la plaine. Un fils lui naquit et le manoir s'emplit de cris joyeux et de gais sourires.

Mais à quelque temps de là une grande guerre éclata. L'empereur voulut avoir cette vaillante épée. Pierre partit. Le César lui confia son drapeau. Il fit mieux que de le bien garder. Le jour de la bataille, il alla chercher, au plus épais de la mêlée, le chef ennemi, et lui traversa la gorge avec la lance de l'étendard impérial.

La fille de l'empereur aima ce chevalier si brave et si beau. Et lui, dans l'ivresse du triomphe, il oublia ses serments. "L'esprit malin vous a trompé," lui disait le prince, à qui il racontait son étrange aventure; et le prêtre, consulté pour lever les derniers scrupules, répétait : "Cette belle personne, c'est le démon; votre âme est en p&eacuFrançais et le Badois, qui, toutes les deux minutes, se trouvent face à face, à la moitié du pont, et s'envoient réciproquement une bouffée de tabac au visage. Bien qu'on fume en Allemagne avec acharnement, on ne fume pourtant pas sous les armes.

Cette première apparition de l'Allemagne militaire ne fut pas très à son avantage. Ce soldat badois, vrai soldat de contingent, était petit, maigrelet, et tenait son fusil sur l'épaule, comme les pêcheurs à la ligne tiennent leur bâton, quand ils vont chercher leur intéressante occupation; mais, par contre, il était coiffé d'un casque formidable. Ils appellent cela d'un nom très-belliqueux : une coiffure d'assaut. Mal porté, on dirait un éteignoir; sur une figure militaire, c'est vraiment un casque. Je vis quelques pas plus loin un gendarme qui avait là-dessous fort bon air.

Mais l'Allemagne, ou du moins Bade, en abuse; elle en a mis partout, jusque sur la tête des gardiens du chemin de fer. Seulement, comme celui-ci coiffe un pacifique, il se termine en plate-forme, l'autre en paratonnerre.

L'Allemagne, qui se bat si pee guerre il lui serait retourné franc d'indemnité. Nous n'aurions pourtant pas eu, en le gardant, un otage de bien grande importance. La grosse épaulette wurtembergeoise ne visait à faire de son fils qu'un chemisier.

Avant de nous laisser circuler librement, on nous arrête à un vilain bâtiment pour une plus vilaine chose : la douane et la visite. C'est un mal de tous les pays. On le dit nécessaire : il l'est comme tant d'autres qui ont disparu, et un jour il s'en ira où les autres sont allés. Si l'on pouvait évaluer en chiffres ce qu'il a causé d'ennui et de colère, de pertes et d'avaries, on arriverait à une somme fabuleuse.

J'aurais, à ce propos, un bon avis à donner aux gouvernements. Ennuyer les gens est un métier désagréable, en outre très-peu lucratif, les voyageurs ayant bien soin de ne pas mettre dans leurs valises ce qui est sujet aux droits. Supprimez vos hommes verts, gris ou bleus qui forment l'armée compacte des douaniers : voilà une économie; demandez à chaque voyageur de payer en argent l'équivalent des désagréments que vous ne lui causerez plus : voilà une recette. Je m'engage d'avance à payer pour deux grosses malles, quand même j'aurais ce que j'ai toujours en voyage, le plus petit des sacs de nuit.

Du reste, je ne me plains pas trop haut, car la douane de France n'est pas plus aimable que ses sœurs. Et puis un monsieur m'assure que, grâce au Zollverein qui rejette la ligne de visite à la circonférence de l'État confédéré, me voilà garanti jusqu'à la frontière d'Autriche. Dieu et la douane l'entendent !


Le nouveau pont du Rhin achevé. Après le temps perdu pour les bagages, nous en perdons encore pour le convoi. Ah ! ce n'est pas ici qu'on a dit : Time is money, On laisse couler le temps avec une insouciance orientale. Ce serait fort bien, ô gens peu pressés ! si vous vous arrêtiez seulement comme le chevalier de votre Albert Drürer dans la forêt enchantée de la poésie et de l'art, ou sur les routes austères de la science; mais que de fois je vous ai vus accroupis ou errants, les yeux fermés, dans les brouillards de la métaphysique transcendante et de la politique traditionnelle !

Chose étrange, l'activité peut se mesurer par les degrés de longitude. aux États-Unis, on va à toute vapeur; à Londres, on court; à Paris, on marche; en Allemagne, on se promène, même l'artisan qui se rend à son ouvrage; en Orient, on vit, c'est-à-dire, on rêve, mange et dort sur un tapis ou un divan. Deux ouvriers anglais, pour certains travaux, font autant de besogne que trois Français, lesquels valent six Allemands, qui travaillent comme quinze Turcs.

Pour le moment nous étions arrêtés dans une taverne enfumée qui sert d'embarcadère. A la porte nous avions été reçus par un bedeau en tricorne, avec bâton de tambour major : c'était le gardien de la Wartsaal. L'Allemagne fait tout avec solennité, ses garçons de salle, comme ses chambellans, même ses wagons; car je vois ceux-ci ornés des armes de Sa Majesté badoise, et le chemin de fer s'appelle le chemin grand-ducal. Un autre sera royal; un troisième électoral; un quatrième impérial et royal.

L'Allemand est bien fier en voyant tant de couronnes. Il se dit qu'un peuple qui a trente-six rois (est-ce trente-cinq ou trente-six?) et un territoire qui fait trente-six royaumes doivent être, l'un, un grand peuple, l'autre, un grand pays. Mais il y a au bord de la Saale, de l'Isar et du Neckar, même un peu partout, "dans la patrie allemande," des gens assez téméraires pour croire qu'un habit d'une seule couleur est plus de mode aujourd'hui que l'habit d'arlequin.

Enfin nous partons pour aller prendre à Appenweier la voie ferrée qui mène d'Heidelberg à Bâle. Nous laissons à droite la Kinzig, qui a ses sources au plus haut de la Forêt-Noire, le Neckar et le Danube. La Kinzig se jette à Kehl dans le Rhin. On voit pourquoi cette petite ville a joué un si grand rôle dans toutes nos guerres en allemagne. Elle ouvre ou ferme une des deux grandes routes qui conduisent à travers le Schwarzwald dans le bassin du Danube. L'autre est celle de Fribourg à Donaueschingen, par le val d'Enfer, une charmante vallée, malgré son nom terrible.

Le pays de Bade est une répétition de l'Alsace : plaine parfaitement unie et courant du Rhin jusqu'aux collines de la Forêt-Noire, comme de l'autre côté elle court jusqu'au pied des Vosges. Ce sol d'alluvion est d'une extrême fertilité et ceux qui le cultivent en tirent le meilleur parti possible. Aussi on dirait un jardin; et c'est vraiment le jardin de l'Allemagne. Entre les collines doucement arrondies que nous apercevons, serpentent routes et ruisseaux, et se cachent de petites villes où l'air, le soleil et la campagne pénètrent de tous côtés; mais aussi, hélas ! où l'on joue. Tout l'été, le pays de Bade est en fête; les étrangers y affluent et la pluie d'or qu'ils laissent tomber fait germer le bien-être sous leurs pas. En Prusse, tout est militaire, ici tout est pastoral. Les maisons des gardiens de la voie s'ornent de fleurs ou se cachent sous des flots de verdure, et les poteaux des extrémités de la gare s'enveloppent de vigne vierge aux riches couleurs qui monte jusqu'au toit.


Château de Staufen, d'après Piton. Je comprends bien que Bernard de Weymard, l'héroïque condottière de la guerre de Trente Ans, ait songé à se tailler là, à beaux coups d'épée, un royaume. Si nous étions encore au temps des petits États, il n'y en aurait assurément pas de plus enviable que cette vallée du Rhin, si bien circonscrite, depuis Bâle jusqu'à Mayence, par les Vosges et le Schwarzwald, avec le Rhin passant tout au milieu, et ces villes qui semblent une guirlande de perles égrenées sur ses bords.

Les collines de la Forêt-Noire, comme celles des Vosges encore, sont chargées de ruines féodales. De là, les nobles détrousseurs de grand chemin voyaient tout et ne laissaient rien passer. Aujourd'hui, la locomotive leur jette insolemment sa fumée au visage, et ces fières et terribles demeures, où il y eut tant de mépris et de cruauté pour le vilain, doivent leur reste d'existence à la curiosité qui les conserve, comme motifs de décoration dans le paysage, pour le plus grand plaisir des manants qui passent. En voyant leurs tours ébréchées on jouit mieux de la sécurité présente par le souvenir des terreurs d'autrefois.

Nous arrivons près de Baden-Baden, et je n'y descend pas, sans trop de regrets. La mode y mène, mais je ne vais guère où elle conduit. Je me souviens d'avoir vu Interlaken, un des plus beaux sites du monde, devenir une succursale du Boulevard des Italiens ou de Hyde-Park, et des toilettes, sorties deux jours auparavant des mains de Palmyre, disputer avec succès à la Yung-Frau l'admiration des dandys. Tout ce coin du pays de Bade est une décoration d'opéra : j'aime mieux regarder de loin, à mi-côte, les restes du château d'où les margraves sont sortis pour monter sur le trône grand ducal.

V. Duruy.


(La suite à la prochaine livraison.)

1. Suite. Dessins de M. Lancelot. Voyez page 337 et la note. (Retour au texte.)

2. Le quai de l'île Louviers est très insuffisant et constamment encombré des marchandises les plus diverses, ce qui y produit un affreux pêle-mêle. Les bateaux y sont amarrés en triple et parfois quadruple rang; et la ville n'y entretient aucun service de police. Sans l'octroi, tout y serait à l'abandon, et les employés des douanes ne peuvent empêcher de gros vols de s'y commettre. Enfin, chose étrange, il n'existe pas à Paris une seule cale pour la réparation des bateaux; veux qui veulent réparer leurs avaries, sont obligés de retourner à leurs ports respectifs, au risque de couler en route. (Retour au texte.)

3. On y compte 50 usines dans un parcours de 40 kilomètres. (Retour au texte.)

4. La Société industrielle de Mulhouse travaille à cette œuvre avec la plus louable ardeur. M. C. Thierry-Mieg vient de lui communiquer un très-remarquable écrit : Réflexions sur l'amélioration des classes ouvrières, dont la donnée est celle-ci : l'industrie, en appelant dans les villes par l'appât du travail et du salaire, au sein des grands ateliers, de nombreuses familles, y a rassemblé des misères profondes. Cependant, ce serait une erreur de croire que le mal est inhérent au régime manufacturier, il est tout à fait distinct; il tient aux circonstances entre lesquelles l'industrie s'est développée dans les États européens. Pour s'en convaincre, il suffit d'opposer au spectacle que présent trop souvent les villes de fabrique en Europe et surtout en Angleterre, un exemple pris au sein d'un état social plus dégagé que le nôtre des legs du passé. Cet exemple, l'auteur le choisit dans la confédération de l'Amérique du Nord; dans une ville du Massachusetts, celle de Lowell, sur le Merrimack, où l'on a institué dès l'origine, sur une large échelle, de fortes garanties préventives contre ces influences pernicieuses qu'en Europe on est réduit à combattre après les plus cruelles expériences. Les exigences de l'industrie, les nécessités du régime manufacturier ne s'y sont nullement opposées, et il reste démontré que la philosophie ne poursuivait pas une utopie en soutenant que la dignité de la vie, au point de vue moral, peut s'allier parfaitement à la pratique du travail industriel. (Retour au texte.)

5. En amont de Strasbourg, la pente est de huit cent quatre-vint-quinze millimètres par kilomètre; celle de la Seine, à Paris, est seulement de quinze millimètres par kilomètre, ou soixante fois moindre. En aval, à Lauterbourg, elle n'est déjà plus que de trois cent quatre-vingt-deux millimètres, ce qui est encore vingt-cinq fois plus que la Seine. (Retour au texte.)

6. En outre de ces forts, la dernière travée du pont est mobile et peut de chaque côté être repliée le long de la rive.(Retour au texte.)


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